David Abiker
Opinion

19/12/12 à 12:27 - Mise à jour à 12:27

Et si la France était devenue un pays détestable ?

Je suis sûr qu'on ne quitte pas la France pour des raisons fiscales. Je crois qu'on quitte la France parce qu'on a les moyens et surtout l'envie d'aller voir ailleurs si elle n'y est pas. Si elle n'y est plus. Je crois qu'on quitte la France parce qu'on ne la supporte plus. Et je crois que la France est devenue insupportable.

Et si la France était devenue un pays détestable ?

© Reuters

Et notre France n'est pas insupportable qu'aux riches, elle est insupportable à ses habitants, à commencer par les plus pauvres. Quiconque est en bonne santé mentale dans ce pays a des rêves et des envies d'ailleurs. Il n'y a pas un sociologue dans ce pays qui ne constate la bunkerisation des classes sociales, l'étanchéité croissante des couches de la société, le blocage des mécanismes de promotion individuelle et collective. La France est devenue un pays détestable car tous les indicateurs, mêmes les plus insolites, montrent que les Français ne se supportent plus les uns les autres. Dans la longue liste des symptômes, la fiscalité qui frappe les riches me paraît secondaire, même si pour certains nantis, elle est déterminante. Mais il y en a d'autres. On peut citer :

- la préférence institutionnalisée pour le chômage qui exclut de facto les plus jeunes, les plus vieux, les femmes et les étrangers, pour ne reposer que sur une base très étroite, à savoir l'homme blanc de 25 à 45 ans;

- l'incapacité à intégrer les étrangers tout en revendiquant un modèle exemplaire d'intégration, les derniers chiffres le montrent, la France terre des droits de l'homme, terre d'asile, terre d'accueil est nulle en matière d'intégration;

- la plus forte consommation au monde d'anxiolytiques et d'antidépresseurs;

- le cynisme qui fait partout office de prêt à penser, de prêt à blaguer;

- des partis populistes qui réalisent aux élections des scores élevés;

- des partis de gouvernement incapables d'affirmer leur modèle de gouvernance, qui embrayent le pas de la démagogie et ayant chacun donné l'exemple d'élections truquées et non démocratiques pour choisir leurs dirigeants;

- des conflits larvés de génération avec une critique ridicule de la génération Y par la génération X elle-même pleine de rancune à l'égard de la génération qui a fait mai 68;

- une confiscation politique, démagogique et professionnalisée du débat public par les associations de tous horizons qui ont fait des poursuites judiciaires un moyen d'existence et de promotion politique et sociale de leurs membres;

- une utilisation abusive du principe de précaution dans tous les domaines de la vie collective doublée d'un culte du risque zéro sclérosant, débilitant, infantilisant;,

- une crise enfin de la représentation médiatique qui dresse le portrait d'une société toujours plus individualiste, où l'exhibition des douleurs intimes et non plus collectives est devenu depuis le milieu des années 80 le véritable gasoil du marché publicitaire, y compris dans le secteur public, paradoxalement.

Voilà pourquoi si j'étais riche ou si j'avais 20 ans, moi aussi je quitterais la France. Je la quitterais avec rancoeur, avec amertume, avec des larmes, comme on quitte une personne qu'on aime et qu'on déteste à la fois, mais je la quitterais quand même, pour me sauver, avec tout l'égoïsme et toute l'énergie du désespoir, et faute de la quitter vraiment, je la quitterais dans ma tête et c'est bien ce que chacun de nous essaie de faire chaque jour pour tenter de l'aimer encore.

Et qu'on ne me serve pas l'argument "minable" et patriotique de la solidarité. C'est un argument donneur de leçon, mal fichu, un argument de sergent recruteur.

Personne n'aime son pays. Personne n'est amoureux d'un passeport à part quelques doux dingues en rupture. Je n'ai jamais rencontré de ma vie quelqu'un qui avait l'amour du pays, quelqu'un qui me dise, j'aime la France. Et croyez moi quand je croise un patriote étiqueté, je change de trottoir. L'amour du pays c'est ce qui reste avant les premiers coups de canon. L'amour du pays c'est pour 14-18 ou 1998, c'est pour justifier les morts ou supporter les buts.

La France est devenue un pays insupportable parce qu'elle ne se supporte plus, parce qu'elle est fatiguée de se mentir, parce qu'elle n'aime ni ses jeunes, ni ses vieux, ni ses hommes, ni ses femmes et qu'elle est devenue incapable de pardonner à un artiste, elle qui du temps de la Renaissance les faisait venir de l'Europe entière. La France est devenue insupportable parce qu'elle est tout simplement malheureuse, malheureuse comme une personne qui vous fait peine.

Partir de France aujourd'hui, ce n'est certainement pas une déchéance, ou un passage à l'acte fou, c'est juste un rêve sain, un rêve de Brésil, un rêve d'ailleurs dans une Europe plombée où d'autres nations, d'ailleurs, réussissent mieux que nous à se réinventer, à gérer le vieillissement, l'éducation, le travail, le partage, l'effort, les retraites. Partir de France, c'est certes un privilège de riche, mais c'est aussi une alternative pour les plus jeunes. Il faudrait être frappadingue pour ne pas avoir envie de partir. Il faut être un immense pervers pour imaginer que le monde n'est pas plus séduisant au dehors que la vieille France au dedans, il faut être un gardien de prison pour faire passer un évadé, un expatrié, un immigré de France, fut-il l'exaspérant Depardieu, pour un coupable, pour un salaud, pour un traître.
Riche ou pauvre, celui qui se sauve nous raconte souvent une histoire que nous ne voulons pas entendre.

Et c'est souvent pour ça qu'on lui en veut.

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