Elio Di Rupo : Premier ministre dans un étau

05/12/11 à 11:47 - Mise à jour à 11:47

Source: Le Vif

La crise économique et les contraintes européennes vont rogner la marge de manouvre d'Elio Di Rupo. Vu les transferts de compétences du fédéral vers les Régions, il sera même le Premier ministre avec le moins de pouvoir de toute l'histoire de la Belgique. Sur le papier, du moins.

Elio Di Rupo : Premier ministre dans un étau

© Image Globe

Mais Premier ministre pour quoi faire ? "Vu la somme des contraintes qu'il devra affronter, la marge de manoeuvre d'Elio Di Rupo sera certainement plus réduite que celle des précédents Premiers ministres", observe Mathieu Vieira, chercheur en sciences politiques à l'ULB. Les délicates négociations sur le budget, bouclées dans la nuit du vendredi 25 au samedi 26 novembre, ont révélé l'étroitesse du chemin : peu de gagnants, de nombreux perdants. "Si on veut respecter les critères de l'Union européenne, il n'y avait pas grand-chose d'autre à faire", indique Vincent Laborderie, politologue à l'UCL. "C'est devenu tellement difficile qu'en un sens cela redevient facile. Parce qu'il n'y a plus de choix", confiait au Vif/L'Express le ministre de la Justice Stefaan De Clerck (CD&V), voici deux semaines.

Transfères de compétences

La prochaine réforme de l'Etat devrait elle aussi restreindre l'influence d'Elio Di Rupo. L'accord institutionnel présenté le 11 octobre prévoit en effet le transfert de nombreuses matières fédérales vers les Régions et les Communautés, notamment dans le domaine de l'emploi, des soins de santé et de la justice. Or c'est mécanique : moins de compétences, moins de pouvoir, donc moins de leviers pour le Premier ministre. "Sur le papier, vu tous ces transferts de compétences, le prochain chef du gouvernement sera le Premier ministre avec le moins de pouvoir de toute l'histoire de la Belgique", remarque Vincent Laborderie.

Les impératifs de l'Union européenne

Les impératifs dictés par l'Union européenne contribuent également à rogner la marge de manoeuvre du futur Premier ministre. "Les Etats membres seront dorénavant soumis à une sorte d'examen semestriel, explique Mathieu Vieira. Avant que les budgets ne soient votés dans les parlements nationaux, les Etats devront envoyer leurs comptes à la Commission pour que celle-ci détecte d'éventuelles incohérences."

Ah, elle est loin, l'époque où les sociaux-démocrates participaient au pouvoir dans 13 des 15 pays de l'Union, à la fin des années 1990. "A l'époque, un gouvernement Di Rupo aurait pu tirer son épingle du jeu, reprend Mathieu Vieira. Le débat était alors dominé par un affrontement entre Tony Blair et Lionel Jospin. Et comme le PS belge défendait une ligne proche des socialistes français, il aurait pu peser sur les décisions prises au niveau européen." A présent, dans une Europe bleu horizon, la donne est tout autre. D'autant qu'on observe depuis la crise de 2008 une reprise en main du Conseil européen par le couple franco-allemand. Dans ce jeu dominé par Angela Merkel, Nicolas Sarkozy, et dans une moindre mesure le Premier ministre britannique David Cameron, le rôle d'Elio Di Rupo devrait être assez limité, pour ne pas dire insignifiant. "Actuellement, ce sont les grands Etats qui dirigent, complète Vincent Laborderie. Même les Pays-Bas, qui ont un gouvernement depuis quelque temps déjà et dont la situation financière est bien meilleure, n'ont strictement rien à dire."

Deux ans et demi de législature

Cerise sur le gâteau : ce damné calendrier électoral. La législature est déjà bien entamée. Di Rupo n'aura que deux ans et demi devant lui. Et encore, entrecoupés par un scrutin communal en octobre 2012. Bref, le prochain gouvernement aurait du mal à mener un projet visionnaire et ambitieux, comme le pays en a pourtant besoin.

En politique, cependant, on ne peut préjuger de rien. Elio Di Rupo ne manque pas d'atouts. Même installé au 16, rue de la Loi, il restera l'homme fort au Boulevard de l'Empereur. Avec l'avantage de maîtriser ce qui se passe dans deux des trois Régions du pays (via ses ministres-présidents Rudy Demotte et Charles Picqué, le PS dirige la Wallonie et Bruxelles). "Au-delà de son statut officiel de Premier ministre, ces leviers-là lui permettront d'avoir les coudées plus franches", analyse Vincent Laborderie, pour qui Di Rupo pourrait même se révéler plus puissant que ses prédécesseurs Yves Leterme et Guy Verhofstadt.

Le PS seul gagnant

Et puis, parmi les six partis qui devraient composer le prochain gouvernement, le PS est le seul à avoir gagné les dernières élections fédérales. A la Chambre, ses députés occupent 26 sièges, contre 17 au CD&V, 15 au MR, 13 au SP.A et au VLD, 9 au CDH. "La plupart des analystes perdent totalement de vue cet élément. Or ce qui me frappe, à travers ma petite expérience, c'est que les rapports de force issus des élections se font sentir durant toute la législature", avance Xavier Mabille, président du Crisp, dont la Nouvelle Histoire politique de la Belgique vient de paraître (1).

"Il y a eu dans l'histoire récente des Premiers ministres plus forts et d'autres plus faibles. Rien n'indique a priori que la marge de manoeuvre d'Elio Di Rupo serait beaucoup plus étroite que celle de ses prédécesseurs, poursuit Xavier Mabille, observateur avisé de la politique belge depuis plus de quarante ans. Chaque contexte a ses particularités. Pierre Harmel, en 1965-1966, n'a pas réussi à s'imposer. Paul Vanden Boeynants, de 1966 à 1968, a dû céder beaucoup. Et Mark Eyskens, en 1981, avait-il plus de leviers en main que le futur Premier ministre ? Je n'en suis pas sûr. Il sortait de l'affaire de Louvain, le Parti social-chrétien avait éclaté. Ce n'était pas évident non plus."

Ultime atout dans la manche de l'actuel formateur : à force d'être écartelé entre des contraintes multiples, il pourrait presque en tirer parti pour mieux asseoir son autorité. En disant aux syndicats : vu la pression de l'opinion publique flamande, je n'ai guère le choix, je dois prendre des mesures d'austérité, c'est ça ou la N-VA à 40 %. Et en serinant aux libéraux : remettre en cause l'indexation des salaires, ce serait irresponsable, les syndicats vont mettre le feu au pays. "En théorie de la négociation, on appelle ça une négociation à double niveau, explique Vincent Laborderie. Tout l'art, c'est de jouer ces différentes contraintes les unes contre les autres. Jusqu'à présent, Elio Di Rupo y est très bien parvenu." Ce n'est sans doute pas fini.

(1) Crisp : Centre de recherche et d'information socio-politiques.

FRANÇOIS BRABANT

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