Claude Demelenne
Claude Demelenne
essayiste, auteur de plusieurs ouvrages sur la gauche
Opinion

18/12/17 à 14:03 - Mise à jour à 14:03

Elio Di Rupo ira-t-il au paradis ?

Après les scandales du Samu social et de Publifin, les socialistes sont pestiférés. Humiliés dans les sondages. Bousculés par un PTB survitaminé. Contesté dans son parti, Elio Di Rupo n'a peut-être pas dit son dernier mot.

Elio Di Rupo ira-t-il au paradis ?

© Belga

Elio Di Rupo ira-t-il au paradis ? La question paraît farfelue. Tout au long d'une année 2017 cauchemardesque, le président du PS s'est frotté aux flammes de l'enfer. Scandales financiers, expulsion du gouvernement wallon, début de fronde interne, rien ne lui a été épargné. L'accès au paradis électoral lui semble interdit en 2018 (scrutin communal) et en 2019 (scrutins régional, fédéral et européen).

Les prédictions sont sinistres. Comme tous ses partis frères en Europe - sauf au Portugal - le PS va se rabougrir. Victime de ses errements, il paiera au prix fort ses concessions aux thèses de la droite et le rapport trouble à l'argent de certains de ses élus. Le déclin de la génération Di Rupo est inévitable. Jadis flirtant avec les 40%, le PS pourrait tomber sous la barre des 20% en Wallonie. Une misère.

Pour échapper à ce noir destin, certains socialistes veulent "donner un nouvel élan au PS", sans Elio Di Rupo. Usé par le pouvoir, le président du PS aurait fait son temps. Deux poids lourds de la galaxie socialiste se sont exprimés en ce sens. Jean-Pascal Labille, ancien ministre des Entreprises publiques et patron de la mutuelle Solidaris et Thierry Bodson, secrétaire général de la FGTB wallonne, partagent une même certitude : avec Di Rupo, le PS va perdre les élections. Il doit céder la place à Paul Magnette.

La claque électorale serait-elle inscrite dans les astres, pour le PS, si Elio Di Rupo reste à la barre du navire ? Tout n'est pas joué. Le Montois conserve quelques solides atouts dans son jeu.

À la réflexion, Elio Di Rupo n'a pas à avoir honte de son bilan. Il est le numéro un de son parti depuis 1999. En dix-huit années, il a accumulé les victoires - et les quasi-victoires - électorales. C'est un miracle qui n'a aucun équivalent en Europe. Cette performance n'a pas empêché la mise à l'écart du PS aux échelons fédéral et régional wallon. Mais Di Rupo peut se targuer d'avoir malgré tout gardé le contact avec le peuple.

Si le PS d'Elio Di Rupo n'a pas perdu le peuple, c'est parce qu'il a résisté, avec des hauts et des bas, à la tentation blairiste. Le social-libéralisme constitue une voie sans issue pour la gauche. Le PS l'a mieux compris que d'autres. Dans un rapport de forces peu favorable, imposant des coalitions gouvernementales avec la droite, les socialistes ont avalé quelques fameuses couleuvres - dont le catastrophique rabotage des allocations d'insertion. Mais ils ont sauvé l'essentiel : la sécurité sociale, les soins de santé, l'indexation des salaires, la non-limitation dans le temps des allocations de chômage. Sans oublier les avancées sociétales : le mariage pour tous, l'adoption pour les couples homosexuels, le droit à l'euthanasie... Gros bémol, notre modèle social se fissure. L'écart entre les riches et les pauvres s'accroît. Les plus défavorisés sont de plus en plus précaires.

Incapable d'endiguer la montée des inégalités et de répondre à la désespérance sociale, la gauche socialiste n'est nulle part à la fête. L'échec historique de la social-démocratie, aujourd'hui un véritable champ de ruines, touche de plein fouet la formation d'Elio Di Rupo. Celle-ci résiste pourtant mieux que le PS français, notamment, carrément menacé de disparition. Rien de semblable en Belgique francophone où, même si les sondages sont mauvais, un rebond du PS n'est pas inimaginable.

Outre son bilan, Elio Di Rupo possède un autre atout . Rejeté dans l'opposition, il a ramené son parti sur le terrain du débat d'idées. A priori peu friand de grandes discussions théoriques -historiquement, ce ne fut jamais la marque de fabrique des socialistes belges - le président du PS a coordonné la réflexion qui a doté le PS d'un nouveau manifeste idéologique. Il n'est pas anodin que ce manifeste réaffirme l'importance du concept de lutte de classes, ardemment défendu par la base socialiste. Comme tous les vieux partis, le PS est en crise, mais sous l'ère Di Rupo, il est resté un parti de militants.

Autre atout de Di Rupo, sur le fond, personne ne conteste sa ligne politique. Le retrait de Philippe Moureaux a quasiment fait disparaître le dernier foyer de tension interne au PS. Converti à une laïcité molle, Moureaux plaidait pour de prétendus "accommodements raisonnables" avec l'islam rigoriste, suscitant l'émoi de ses camarades, surtout wallons. Cette question est réglée. Les nouvelles propositions du PS réaffirment l'importance d'une laïcité forte. Et Di Rupo lui-même est monté au créneau pour rappeler son opposition aux "accommodements raisonnables".

Une fronde interne poussant Di Rupo vers la sortie fragiliserait le PS qui apparaîtrait comme un parti flageolant, en proie au doute. Un parti gaspillant son énergie pour un changement de présidence purement cosmétique. Car au-delà des styles différents, Elio Di Rupo et Paul Magnette défendent en tous points une même ligne politique, sociale-démocrate et pro-européenne.

Changer de président avant le scrutin communal d'octobre 2018 ? Une fausse bonne idée. Elio Di Rupo doit-il pour autant aller jusqu'au bout de son mandat, après les scrutins (fédéral, régional et européen) de 2019 ? Pas nécessairement. Un autre scénario tient la route. Si le PS fait un bon score aux communales - pas exclu car cette élection est souvent favorable à ce parti de municipalistes -, Di Rupo pourrait choisir de partir en pleine gloire. Et céder le relais à l'automne 2018 à Paul Magnette, chargé d'emballer le sprint final pour les élections de 2019. Ce scénario pourrait satisfaire tout le monde au PS.

Elio Di Rupo et les socialistes iront-ils au paradis ? Malgré les sondages, ce n'est peut-être pas de la politique fiction. À condition de ne pas s'égarer dans une stérile guerre de succession. Et de trouver la parade face au PTB, sans doute la gauche radicale la plus racoleuse - la plus intelligente ? - d'Europe.

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