Christine Laurent
Christine Laurent
Rédactrice en chef du Vif/L'Express
Opinion

22/10/10 à 09:45 - Mise à jour à 09:45

Du grand art

Ce soir-là, Bart De Wever espérait un sommeil serein, le genre de sommeil qui récompense une conscience tranquille et le sentiment rassurant du devoir accompli. Pas de chance, il n'a pas fermé l'oeil de la nuit.

Du grand art

Par Christine Laurent

La faute à sa mauvaise conscience ? De fait, la veille, sa note, qui avait fuité dans de nombreux médias, avait éclaté comme une bombe dans les états-majors du PS, du CDH et d'Ecolo. Un effet nitroglycérine voulu... et réussi. Avec pour résultat une nouvelle fracture abyssale entre le Nord et le Sud. Elio Di Rupo ne décolérait pas. Il se sentait trahi, les propositions du clarificateur allaient avoir "des conséquences désastreuses" pour les francophones. Pour preuve, enchaînait en écho Joëlle Milquet, le document reprenait à 80 % le programme de la N-VA.

Qui dit la vérité, qui ment dans cette histoire ? A chacun SA vérité ? Deux jours plus tard, le socialiste Paul Magnette ajoutait au trouble en affirmant que la note de De Wever était constitué à 90 %... des propositions d'Elio Di Rupo et que c'était bien les 10 % restants qui posaient problème. On se contredit ? Pas grave. De part et d'autre, on étrille l'adversaire ? Pas grave. On s'ensable dans des conclusions assassines ? Pas grave...

Pas grave, pas grave... Pas si sûr. Car en persistant à se déchirer, les politiciens des deux côtés de la frontière linguistique hypothèquent lourdement notre prospérité, nos richesses, notre avenir. Pas moins de 340 milliards d'euros de dette, soit 101 % du PIB, 5,5 milliards à trouver à l'horizon 2012 pour combler le trou des retraites, 22 milliards d'économies pour 2015... les factures s'accumulent et pas l'ombre d'un plan d'assainissement en vue. Pour cause, il n'y a plus de gouvernement et on est bien loin d'en constituer un rapidement. "Un rien peut aujourd'hui ruiner le crédit d'un pays", insiste dans nos colonnes cette semaine le Chief Economist de la banque Degroof, Etienne de Callataÿ. La Belgique figure désormais parmi les pays les plus vulnérables de la zone euro. On sait les marchés financiers nerveux, ils ont la gâchette facile. Pas grave ? Si, très grave et très préoccupant.

Certes, la réforme institutionnelle existentielle que doivent dessiner nos responsables politiques est d'une rare complexité. Les négociations se révèlent extrêmement délicates tant les positions entre les différents partenaires sont divergentes. Tensions, coups de gueule, le climat est explosif. Avec sa note ambiguë, Bart De Wever a tendu un piège aux francophones... et ils sont tombés dedans. Le devenir de la Belgique ne peut reposer, toutefois, sur une affaire d'ego, ni sur un calcul bassement politicien. Bart De Wever ne joue pas le jeu ? Il veut tout, tout de suite ? C'est à prendre ou à laisser ? Faut-il pour autant perdre son sang-froid ? Se laisser égarer, oser des positions pseudo-viriles que le lendemain déjà il faudra abandonner ? Au risque de perdre sa crédibilité dans l'aventure ? Même si, sous l'impulsion d'une nouvelle génération de politiciens flamands, il est sans doute bien plus difficile aujourd'hui de ficeler un bon vieux compromis à la belge que par le passé, nos élus ont une obligation de résultat. Ils doivent négocier et conclure un bon accord à bénéfice réciproque. Et pour l'obtenir, il faut savoir aussi encaisser les coups avec détachement et les rendre là où l'autre ne les attend pas. Du grand art.

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