Di Rupo : marxiste, lui ?

10/10/12 à 10:53 - Mise à jour à 10:53

Source: Le Vif

C'est la dernière révélation en date, d'une poignée de grands patrons flamands : la Belgique est sous la coupe d'un gouvernement fédéral marxiste. Mais où sont-ils allés chercher ça ?

Di Rupo : marxiste, lui ?

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Tout de suite, les grands mots. Et dans leur cas, le gros mot : "marxiste". Une poignée de patrons flamands, et non des moindres, n'ont plus voulu taire aux Belges et surtout Flamands, l'inquiétante vérité : la Belgique n'est pas loin de toucher le fond. Un grain de folie s'est emparé de ceux qui la gouvernent : ce n'est plus du socialisme, c'est carrément du marxisme qu'ils professent. Et ce ne peut être que du sérieux. Luc Bertrand, CEO du holding anversois Ackermans & van Haaren, Bart Claes, administrateur délégué de JBC, Julien De Wilde (ex-Bekaert), pour ne citer qu'eux, ne sont pas des capitaines d'industrie habitués à parler dans le vent. Ces grands formats sont formels : le néocommunisme relève la tête, il frappe à nos portes.

Il y a des signes qui ne trompent pas, assurent-ils : "Dans ce pays, et surtout du côté de la famille socialiste, on perçoit les entrepreneurs comme des bandits." Pendant ce temps, l'appareil étatique mène à la ruine un pays qui vit un enfer fiscal. Foi de patron : il y a bel et bien du marxisme derrière tout ça. Marx, de retour rue de la Loi. Peut-être se niche-t-il dans un impôt qui frappe les grosses fortunes ? On en cause, mais c'est pour la galerie : l'accord du gouvernement papillon n'en pipe mot, il n'y a aucune intention de le mettre sur le tapis.

A moins d'une vague de nationalisations de l'économie en gestation ? Du style : main basse de l'Etat sur Electrabel et le secteur hautement stratégique de l'énergie, ou alors une reprise en main intégrale de la Poste ou de Belgacom par la puissance publique ? Jusqu'à nouvel ordre, rien de tout cela dans les cartons de Di Rupo Ier. On imagine mal l'actuel Premier ministre, fût-il socialiste wallon, songer à détricoter ce qu'il a lui-même échafaudé dans les années 1990 quand il était leur ministre de tutelle : ces "consolidations stratégiques" qui ont ouvert au secteur privé les portes de nos entreprises publiques.

Les intérêts notionnels, ces "cadeaux fiscaux" aux grandes entreprises, gardent de beaux restes. Le sauvetage par les deniers publics de banques sans que leurs actionnaires en aient été dépouillés ne paraît pas être une illusion. Point de ministres pétébistes pour donner le ton de l'extrême gauche au sein de la coalition PS-MR-CDH-CD&V-Open VLD-SP.A.

Tout le pouvoir aux travailleurs, alors ? Le bras de fer autour de l'avenir plombé du géant sidérurgique ArcelorMittal à Liège ne semble pas privilégier cette voie. A moins d'avoir raté un épisode, la lutte des classes est plutôt en veilleuse, la lutte finale n'est plus pour demain et une dictature du prolétariat n'est pas au programme. Quant à la fin de l'exploitation de l'homme par l'homme... C'est donc malgré tout cela, "une politique marxiste" ?

Le Vif/ L'Express a voulu en avoir le coeur net, en invitant des connaisseurs de la pensée du philosophe-économiste à la barbe fleurie à débusquer un marxisme qui serait sournoisement revenu aux affaires. Las, ils avouent rentrer bredouilles.

"Rien à voir", relève le Pr Jean-Luc De Meulemeester. Ce spécialiste de l'histoire de la pensée économique à l'ULB tient à rendre à Marx ce qui lui appartient vraiment. "La pensée de Marx est évolutionniste. Marx ne veut pas nuire à l'efficacité de l'économie, il n'est pas radicalement anticapitaliste. Dans un premier temps, il apprécie le capitalisme qui pousse à la compétition, à la baisse des prix et à la qualité des produits. C'est ensuite qu'il va reprocher au système capitaliste le phénomène de concentration de la production qui fausse la concurrence, et le fait que le profit naît de l'exploitation des prolétaires." Mieux : "A long terme, Karl Marx se disait même anti-étatiste : son idéal, c'était une société où il n'y aurait plus besoin d'Etat."

"On ne retrouve pas dans le programme gouvernemental le projet marxiste de société sans classe, ni le mode de production socialisé," abonde Jean Faniel, politologue au Crisp. Il faudrait même aller chercher loin pour trouver encore un gouvernement marxiste en Europe : "En Biélorussie peut-être," sourit le professeur De Meulemeester. "Soit leur position trahit un manque réel de connaissance de la pensée marxiste, soit leur attaque contre Di Rupo Ier traduit simplement une volonté de frapper les esprits en recourant à l'anathème", décode Jean Faniel. Dans ce cas, une bonne dose de mauvaise foi s'impose toujours.

Cette seconde hypothèse tient la corde. Voilà un quart de siècle que le mur de Berlin est tombé et que le système communiste s'est effondré. Mais l'allergie viscérale reste entière, et la hantise d'un retour rôde toujours. "L'anticommunisme est une valeur toujours très ancrée à l'extrême droite ou dans la droite conservatrice", reprend Jean Faniel. Et cette droite est très en vogue en Flandre. Le discours n'y a dès lors rien de décalé "alors qu'il pourrait passer grotesque chez les francophones", poursuit le politologue du Crisp. Encore que certains patrons wallons, s'ils ne le hurlent pas sur tous les toits, n'en pensent pas moins. Di Rupo "marxiste" ? "Pas totalement infondé", relevait vendredi dernier, dans Le Soir, Jean Stéphenne, ex- président du patronat wallon.

Le système capitaliste vit, depuis le séisme financier de 2007, une crise existentielle qu'il ne semble pas à même de surmonter ? La croisade antimarxiste n'en reprend que plus de vigueur. "On peut voir cela comme une réaction de l'animal blessé qui sent l'hallali, observe Jean Faniel. Ce type de discours continue à s'appuyer sur l'exemple des pays du bloc soviétique ou sur la situation des pays occidentaux de 1945 à la chute du Mur en 1989 : une sécurité sociale extrêmement développée, une politique keynésienne, un Etat social très important qui joue le rôle d'amortisseur de la crise."

Tout est bon pour arriver à ses fins. Marx n'est alors qu'un simple marchepied pour atteindre le coeur de cible du patronat flamand : le PS est plus que jamais le grand Satan qui entrave le développement économique de la Wallonie, et qui par son immobilisme (ce refus de toucher à l'indexation des salaires...) menace d'entraîner le pays, Flandre en tête, dans sa ruine. Bel hommage patronal au passage. Le PS fait donc bel et bien la pluie et le beau temps au gouvernement. Et du coup relègue ses partenaires démocrates-chrétiens et libéraux au rang de complices d'une "politique marxiste".

Et Marx dans toute cette histoire ? Le grand penseur n'y serait donc pour rien. Le patronat flamand l'a vite reconnu : c'était une façon de parler, à prendre au second degré. Un peu comme quand le socialiste Philippe Moureaux traitait le libéral Didier Reynders de "ministre des rupins". Mais Marx, lui, n'est plus là pour se défendre.

PIERRE HAVAUX

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