Des verts très noir-jaune-rouge

25/05/10 à 09:25 - Mise à jour à 09:25

Source: Le Vif

Ecolo et Groen! forment la dernière famille politique unie, par-delà la frontière linguistique. Un attachement à la Belgique fédérale qui relève, selon les points de vue, du courage politique ou de la pure naïveté.

Des verts très noir-jaune-rouge

© Belga

La nouvelle s'est abattue sur les dirigeants écologistes de façon aussi subite et imprévue qu'une drache nationale un 21 juillet. Lundi, le conseiller provincial namurois André Pierard a annoncé qu'il quittait Ecolo pour rallier le FDF. Pour justifier son adhésion au parti d'Olivier Maingain, le déserteur a employé un curieux motif: en substance, la proximité avec Groen! empêcherait Ecolo de s'opposer avec fermeté à la poussée nationaliste flamande. A l'entendre, la collaboration avec le Nord serait presque devenue "collabo". Au-delà de cette anecdote, le positionnement original des écologistes en matière institutionnelle soulève plusieurs questions.

La dernière famille politique fédérale?

Là où les liens entre MR et Open VLD, PS et SP.A, CDH et CD&V se sont effilochés, les partis verts continuent de collaborer ensemble de façon structurelle. Entre Ecolo et Groen!, il y aurait 95% de programme commun, dit-on dans les deux états-majors. Fait exceptionnel en Belgique: les députés écologistes francophones et néerlandophones forment un seul et même groupe politique à la Chambre. Ces dernières années, ce sont les verts qui ont soutenu avec le plus d'insistance la création d'une circonscription fédérale, qui permettrait aux électeurs flamands de voter pour des candidats francophones, et vice versa.

"Par rapport à Ecolo, nous n'avons pas la même vision des problèmes communautaires", indique Stefaan Van Hecke, spécialiste attitré des matières institutionnelles chez Groen!. "Mais notre force, c'est que nous n'avons jamais cessé de nous parler. Si toutes les familles politiques faisaient comme nous, et prenaient l'habitude de dialoguer par-delà la frontière linguistique, cela deviendrait beaucoup plus facile de régler les problèmes de ce pays."

Marcel Cheron, le Monsieur Institutionnel d'Ecolo, met les points sur les i: "Ecolo et Groen!, ce n'est pas une histoire d'amour, c'est de la politique. Et ce n'est pas toujours simple. Le prochain enjeu, ce sera de savoir si on forme à nouveau un groupe commun lors de la prochaine législature. J'espère que oui. Mais ce n'est pas gagné."

Un parti belgicain?

Le dimanche 16 mai, le coprésident d'Ecolo, Jean-Michel Javaux, participait à la marche pour l'unité de la Belgique, aux côtés de Joëlle Milquet (CDH) et d'Armand De Decker (MR). Un tantinet surprenant d'apercevoir le chef de file d'un parti né dans la foulée de Mai 68 au milieu de cette (petite) foule qui brandissait moult drapeaux noir-jaune-rouge et chantait la Brabançonne jusqu'à plus soif. "Ce n'était pas une bonne idée d'y aller", juge d'ailleurs Marcel Cheron. "Mieux vaut laisser Joëlle Milquet toute seule dans ce genre de manifestations. Elle fait ça très bien."

Gilles Vanden Burre, le président de l'organisation B Plus, qui plaide pour un fédéralisme d'union, est l'une des nouvelles recrues d'Ecolo. Cinquième sur la liste à Bruxelles, il était lui aussi présent à la marche probelge du 16 mai. Mais il récuse l'adjectif "belgicain". "Belgicain, pour moi, ça veut dire laisser la Belgique dans le formol. Le slogan du CDH, "L'union fait la force", je le trouve sympathique. Mais derrière, il y a ce message qui est adressé aux citoyens: avec nous, on ne touchera à rien. Et ça, c'est le pire service qu'on pourrait rendre à la Belgique. Car il faut réformer ce pays! Cette crise a bien sûr été causée par le nationalisme flamand, et je m'engage à le combattre. Mais également par l'immobilisme lamentable des francophones, qui n'ont cessé de répéter qu'ils n'étaient demandeurs de rien. Cette attitude-là aussi a mené au clash."

Ecolo, maillon faible du front francophone?

Lors des moments clés, Ecolo a adopté la même ligne que les autres partis francophones. Le 14 janvier 2005, Jean-Michel Javaux s'est joint à la déclaration commune du MR, du CDH et du PS, qui évoquait pour la première fois l'élargissement de la Région bruxelloise comme contrepartie possible d'une scission de BHV. Signe des temps: Ecolo a placé André Peters, un habitant de Wezembeek-Oppem, une commune à facilités, en troisième position sur sa liste bruxelloise. Un choix forcément symbolique... "Ce que Groen! ne supporterait pas, et ce que nous n'avons jamais fait, c'est parler d'un front francophone", commente la députée européenne Isabelle Durant. "Je déteste la logique de front. Elle ne sert à rien. On n'est pas en guerre, quand même! On a toujours préféré parler d'une concertation des francophones."

Lors des récentes négociations sur BHV, les partis francophones ont parlé d'une seule voix face à Dehaene. Tous les échos concordent néanmoins: les négociateurs PS et Ecolo semblaient davantage prêts à lâcher du lest (et, donc, des droits pour les francophones de la périphérie) que les représentants du MR et du CDH. Mollesse? Marcel Cheron élargit la réflexion. "Ce qu'a dit Dehaene dans son testament politique me semble juste: si la majorité de ce pays veut négocier une réforme de l'Etat, la minorité ne peut pas éternellement refuser. Continuer à dire non? D'accord, mais les francophones vont se retrouver tout seuls à dire non. C'est la responsabilité historique de Milquet, ça. En 2007, les Flamands voulaient négocier, et Milquet a bloqué. Je me demande s'il n'aurait pas mieux valu un accord en 2007, avec de larges transferts de compétences, mais qui n'auraient pas trop touché le coeur de l'Etat fédéral. On n'en serait peut-être pas là aujourd'hui."

Soupçonné de manquer de lucidité face à la radicalisation flamande (un refrain entendu dans les rangs du FDF, mais aussi au CDH), Ecolo se défend de toute naïveté. "Le blocage de 2007, le vote unilatéral des Flamands sur la scission de BHV, la demande réitérée d'une réforme de l'Etat, tout cela fait voir le dossier communautaire sous un autre angle", reconnaît Marcel Cheron. "Côté francophone, on a pris conscience qu'il pouvait y avoir un coup d'après. Ce concept du fédéralisme évolutif, inventé par Dehaene, se révèle très dangereux: on évolue, on évolue, on va d'une étape à une autre et, à la fin, il ne restera plus rien. Pour le moment, je penche toujours pour la même stratégie: acceptons cette étape-ci, et on verra ensuite. Mais il y a toujours un doute. Le sens de l'histoire ne me rend pas très optimiste."

Tous les écolos sont-ils sur la même ligne fédéraliste?

L'un des pères fondateurs d'Ecolo, Paul Lannoye, a débuté sa carrière politique au Rassemblement wallon. Le parti compte encore quelques régionalistes, bien que minoritaires et très discrets. Plus significatif: une partie des verts bruxellois tend à se radicaliser et à défendre des options de plus en plus francophones. C'est notamment le cas de Christos Doulkeridis, dont les sorties médiatiques sont parfois mal perçues chez Groen!.

Chez les écologistes flamands, la présence d'une aile radicale sur les questions communautaires est plus clairement identifiable. En décembre 2009, Groen! a ainsi absorbé le SLP, petit parti libéral de gauche, et lointain avatar de la Volksunie. Le principal transfert: le sénateur Geert Lambert, ancien vice-président de la VU, partisan déclaré d'une Belgique confédérale et d'une "Europe des régions". Un moment pressenti pour devenir le nouveau président de Groen!, le député européen Bart Staes est lui aussi issu de la Volksunie. Dans son bureau bruxellois, deux drapeaux se font face: le bleu étoilé et le lion noir sur fond jaune. "Je ne ressens aucune identité belge. La Belgique a été créée par le hasard de l'Histoire. Moi, je suis flamand avant tout. Et européen, ensuite", confiait-il au Vif/L'Express en 2007, tout en précisant son refus du séparatisme.

Un positionnement électoraliste?

Dans le cas d'Ecolo, cela ne fait aucun doute: la proximité avec le parti frère flamand est un atout. Elle est perçue favorablement par l'opinion publique francophone. Fin tacticien, Jean-Michel Javaux ne manque jamais l'occasion d'y faire référence.

Pour Groen!, vu le climat qui règne en Flandre, c'est moins clair. Seule députée flamande à s'être abstenue en novembre 2007, lors du vote sur la scission de BHV en commission de l'Intérieur de la Chambre, Tinne Vander Straeten a payé cher son audace. "Cela a été une période difficile pour nous", admet Stefaan Van Hecke. "La presse flamande nous a durement reproché ce geste. A l'intérieur même du parti, l'abstention de Tinne a été très contestée."

"La collaboration avec Ecolo nous aide-t-elle? C'est difficile à évaluer", poursuit Stefaan Van Hecke. "En tout cas, je ne crois pas que ça nous rapporte des voix. Mais peut-être que cela conforte notre image d'un parti crédible sur l'institutionnel, soucieux de chercher des solutions par la voie du dialogue."

Comme tous les partis flamands réclament désormais une réforme de l'Etat très poussée, Groen! pourrait oser ce pari: prendre le contre-pied, en insistant résolument sur son attachement à la Belgique fédérale. C'est l'option défendue par Luc Barbé, ancien député Agalev et ex-chef de cabinet d'Olivier Deleuze. "Il y a une partie de l'électorat flamand qui n'a pas de porte-parole, des gens qui en ont marre des Maingain et des De Wever, et qui veulent des passerelles entre les communautés", argumente-t-il. "Durant cette campagne, nous allons mettre davantage l'accent sur notre collaboration avec Ecolo, sur la nécessité d'un retour au dialogue. Mais cette stratégie comporte un certain risque. Nous sommes peut-être en phase avec la population mais, pour diffuser notre message, nous devons passer par la presse. Si la presse nous caricature, cela peut se retourner contre nous."

François Brabant

En savoir plus sur:

Nos partenaires