Delusinne : "Je n'ai jamais été autant insulté de ma vie"

02/05/13 à 14:30 - Mise à jour à 14:30

Source: Le Vif

L' "affaire Trullemans " finira devant le tribunal du travail. Le Monsieur Météo de RTL a pris Mischaël Modrikamen (Parti populaire) pour avocat. " Un aveu ", selon le patron de RTL Belgium, qui livre à chaud ses impressions.

Delusinne : "Je n'ai jamais été autant insulté de ma vie"

© Image Globe

Lundi matin, dans Votez pour moi (Bel RTL), c'était Fouad Belkacem qui donnait la météo sur la Syrie et délivrait un message de bonne arrivée d'un groupe de jeunes Anversois sur le champ de bataille... Le vrai Monsieur Météo de la chaîne venait de passer à la trappe pour des propos jugés racistes. L'humour permet des raccourcis saisissants. Météorologue à l'Institut royal météorologique de Belgique (IRM), Luc Trullemans a présenté la météo sur RTL pendant dix-neuf ans, en donnant de la crédibilité à la fonction et en accroissant le capital sympathie de la "grande famille RTL". Il a été licencié en moins de trois jours pour un dérapage sur sa page Facebook. En prenant soin de rejeter par avance l'étiquette infâmante de "raciste", il y reprenait des passages d'un message qui circule beaucoup sur la Toile et qui consiste à dire à des "amis musulmans" imaginaires : "Si le pays où vous vivez ne vous plait pas, dégagez !"

Le texte était blessant et virulent. Luc Trullemans l'aurait posté sous l'emprise d'une forte émotion : le vendredi 26 avril, il se serait retrouvé, chaussée de Louvain, à Bruxelles, coincé dans son véhicule par quatre hommes habillés "comme là-bas", le chahutant et le traitant de "petit Belge" parce qu'il roulait trop lentement à leur goût. Dans l'interview que Philippe Delusinne, patron de RTL Belgium, a accordée au Vif/L'Express, les choses se présentent pourtant sous un tout autre jour. Y a-t-il eu incitation à la haine raciale dans le chef de Trullemans ? L'homme a rapidement présenté des excuses à l'ensemble de la communauté musulmane pour avoir généralisé une mauvaise expérience, mais il n'a pas fait profil bas. Au contraire. Il a répété dans divers médias le scénario de son altercation et redit son ras-le-bol à l'égard des "fauteurs de trouble" ou de la "racaille".

Après avoir d'abord suspendu le météorologue, Philippe Delusinne, administrateur délégué de RTL, l'a finalement licencié pour le mi-temps qu'il prestait à la RTL House. Tempête sur les réseaux sociaux, très remontés contre le "politiquement correct". Directeur adjoint du Centre pour l'égalité des chances, Edouard Delruelle a jugé les propos Facebook de Trullemans "moralement condamnables" et ouvert une information. Le groupe Muslims Rights Belgium, qui recueille les signalements d'actes ou de propos islamophobes, est resté, lui, assez prudent : "Nous ne savons pas exactement ce qui s'est passé. Nous avons opté pour un signalement au Centre, assorti d'une médiation plutôt qu'une plainte pour racisme et incitation à la haine, justement pour favoriser le dialogue." Ce qui n'empêche pas l'escalade : Mischaël Modrikamen, président du Parti populaire, assurera la défense de Luc Trullemans.

Le Vif/L'Express : Pourquoi n'avez-vous pas opté pour le retrait temporaire d'antenne comme cela se fait en France lorsqu'un journaliste ou un animateur commet un dérapage ?
Philippe Delusinne : J'ai commencé par le retrait d'antenne mais il y a eu tellement de choses qui se sont passées durant le week-end... La vraie histoire, je la raconte. J'ai été prévenu vendredi à 22 heures par Stéphane Rosenblatt (NDLR : directeur des programmes et de l'information à RTL-TVI) que Luc Trullemans avait publié un texte raciste et xénophobe sur sa page Facebook après une altercation entre automobilistes. Il revenait de l'aéroport de Zaventem. Il a dépassé une voiture, qui l'a redépassé. Il y a eu un doigt d'honneur, peut-être de lui d'ailleurs, et une queue de poisson ; un homme de 35-40 ans est sorti du véhicule, l'autre restant au volant, et il a donné un coup de pied dans la portière de Luc. Celui-ci était encore sous le coup de la colère lorsque je l'ai appelé, à 22 h 15, et voilà les explications verbales qu'il m'a données de cette dispute. Il m'a aussi écrit par SMS : "Je les ai fait chier pendant cent mètres", ce qui n'est pas vraiment les mots d'une victime. Il y a eu un incident entre des personnes malpolies, dont lui, voilà tout. Je lui ai annoncé que je le suspendais et je lui ai recommandé d'écrire un mémo d'excuses pour tous les gens que son texte aurait choqués. Je lui en ai même dicté les termes, en lui recommandant de ne plus rien dire, et qu'on verrait lundi pour la suite. Je pensais à une mise à pied pendant un mois avant de le réintégrer. Mais le lendemain, j'ai découvert ses interviews et il a alimenté ainsi les médias pendant tout le week-end avec des mots comme "racaille". Parallèlement, j'ai été averti qu'il avait déjà mis des blagues racistes sur sa page Facebook et que dans les propos de couloirs, il n'était pas tolérant. L'homme tombait le masque, alors que j'ai le plus grand respect pour le scientifique qu'il est par ailleurs.

Votre décision de le suspendre, puis de le licencier, n'a pas été appréciée par une partie du public, du moins, celui qui s'exprime sur les réseaux sociaux...
Je n'ai jamais été autant insulté de ma vie. J'ai pris la décision, avec Stéphane Rosenblatt, et j'insiste bien là-dessus - nous sommes les deux seuls à l'avoir prise en toute liberté -, de le licencier pour faute grave. Parce que, un, quand on est un personnage public de RTL-TVI ou de Bel RTL, on a un devoir de réserve, et que, deux, notre ligne éditoriale interdit ce genre de délire. Car les passions se sont déchaînées. Le Parti populaire s'est emparé de l'affaire, une pétition a été lancée, un tag de deux mètres de haut a été peint sur le mur du bâtiment de RTL avec un "bande de pourris" siglé d'extrême droite... Le fait que Trullemans ait pris Mischaël Modrikamen comme avocat a valeur d'aveu. Pour ce dernier, c'est sa nouvelle affaire Fortis... Cette affaire a déclenché les passions entre "pro" et "anti", en y impliquant RTL, ce qui est inacceptable. La décision de le licencier était inévitable. On ira la défendre devant le tribunal du travail.

Le public de RTL a-t-il protesté ?
Quelques milliers de personnes se sont manifestées mais le Top Chef de lundi soir a fait 46 % de parts de marché, soit 760 000 personnes qui ont regardé l'émission. En l'occurrence, peu m'importe. Je ne suis pas influencé par les réactions négatives. On a notre éthique, nos principes. On a toujours agi de la même façon.

Un Monsieur Météo devait-il être astreint à la même discipline qu'un journaliste, par exemple ?
Cela vaut pour toute personne qui est emblématique de RTL, qui est adorée parce qu'elle appartient à la maison RTL. Elle est astreinte à un devoir de réserve, peu importe qu'elle ait ou non sa carte de presse.

Sa diatribe a révélé un vrai malaise dans l'opinion publique. Est-ce un aveu d'échec pour les médias qui ont trop concédé au politiquement correct ?
Tous les sujets peuvent être abordés avec du travail sérieux, argumenté à charge et à décharge, mais pas avec des mots réducteurs comme "racaille".

Comment le personnel a-t-il accueilli votre décision de le licencier ?
Je viens de quitter une assemblée, à RTL, de 300 personnes (NDLR : l'interview a été réalisée mardi après-midi) devant lesquelles j'ai expliqué l'affaire, parce qu'il y avait des doutes, on racontait n'importe quoi. Je pense qu'elles ont compris.

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