Pierre Havaux
Pierre Havaux
Journaliste
Opinion

29/04/13 à 14:37 - Mise à jour à 14:37

De vrais élus par le peuple : rassurant ?

La voix de préférence comme seul critère pour départager les candidats aux élections : le président du CDH Benoît Lutgen, ressert l'idée de saper l'emprise du parti sur la confection des listes. Une prime au plus joli sourire.

De vrais élus par le peuple : rassurant ?

© Belga

L'ex-star de foot qui vient de ranger les crampons, la jolie présentatrice du journal télévisé à l'étoile pâlissante, l'ancienne vedette de variétés sur le déclin, dresseront l'oreille : Benoît Lutgen songe à leur faciliter une reconversion en politique. Que ce recyclage soit heureux ou pas, bénéfique ou non pour la gestion de la chose publique, c'est un autre problème. Quoique... C'est aussi LE problème.

Que propose donc le président du CDH, en marge du congrès de son parti sur le développement humain ? De faire table rase des suppléants et de la dévolution de la case de tête sur les listes électorales. Benoît Lutgen n'appelle pas à révolutionner le système électoral. Mais à boucler la moitié du chemin déjà parcouru.
Depuis les élections de 2003, l'effet de cette dévolution de la case de tête a été réduit de moitié pour les scrutins fédéraux, européens et régionaux.

La redistribution des voix du pot commun dans l'ordre des candidats de la liste y a perdu de sa puissance. Les électeurs y ont gagné du poids dans le choix des élus : la voix de préférence est davantage en mesure de contredire et de contrecarrer les logiques d'appareil de parti.

La démocratie devrait s'en porter mieux. Quoi de plus salutaire, de plus vivifiant, que des élus réellement portés par le peuple et non plus privilégiés par d'obscures considérations de partis ?
Les libéraux voulaient y croire, socialistes et Ecolo étaient nettement moins convaincus : par crainte d'ouvrir la porte à la course individuelle aux voix soutenue par des campagnes ultra-personnalisées. "Les positions antagonistes ont débouché sur une solution de compromis sous la coalition arc-en-ciel dirigée par Guy Verhofstadt à la fin des années 1990", rappelle Jean Faniel, politologue au CRISP.

Un vrai compromis à la belge : on a raboté, mais de moitié seulement, l'effet de dévolution de la case de tête. Benoît Lutgen et son CDH, à l'époque dans l'opposition, veut achever le travail. Il choisit clairement son camp : l'option libérale. Parole à l'électeur. Qu'il ait vraiment le dernier mot dans le choix de l'heureux élu.
Au passage, fini aussi d'exploiter le filon des suppléants, cette façon souvent commode de profiter des locomotives électorales pour repêcher dans leur sillage des candidats moins connus mais soignés par les appareils de parti.

Avec la méthode Lutgen, les attrape-voix vont s'en donner à coeur joie. Il faudra être connu et reconnu pour capter les voix. Et pour cela se faire connaître. En vantant plus que jamais ses charmes.
L'enveloppe risque de l'emporter sur le contenu. Un joli minois sur une affiche, des yeux à faire craquer sans trop réfléchir un électeur indécis, et le tour sera joué . Nombre de BV (Bekende Vlamingen), et de WC (Wallons connus) ont expérimenté la chose. Avec un bonheur discutable.

En revanche, les travailleurs de l'ombre, vrais bosseurs mais modestes faiseurs de voix, pourraient être les victimes de cette sanctification de la voix de préférence. Tout comme les femmes, relève le politologue Jean Faniel : les candidates aux élections pourraient perdre le bénéfice de la mixité obligatoire aux deux premières places de la liste. C'est cette parité, couplée à la dévolution de la case de tête, qui a permis une plus grande présence féminine dans les assemblées.

Le tout à la voix de préférence, c'est le règne de l'incertitude.
Dans sa version positive : le parti devient moins sûr de la docilité et de la discipline de ses élus qui lui sont moins redevables de leur succès. Le débat et l'audace parlementaires y auraient tout à gagner.

Dans sa version négative : les élus les plus connus ne sont pas forcément les plus compétents. Les plus populaires peuvent aussi se révéler de sacrés populistes.

Tout est question de dosage : c'est ce que Benoît Lutgen propose de supprimer. Aventureux.

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