Comment la Belgique s'est inventé une Histoire

11/07/15 à 11:21 - Mise à jour à 13/07/15 à 08:59

Source: Le Vif

Fragile à la naissance, la Belgique de 1830 se persuade d'avoir toujours été inscrite dans les astres. Avec la Flandre médiévale pour foyer et le passé wallon relégué dans l'ombre. Plier les faits historiques à la volonté patriotique exige de maquiller et de manipuler le passé. Retour sur une histoire bien belge.

On pouvait rêver mieux comme démarrage dans la vie. A peine engendrée par une révolution en 1830, la Belgique doit convaincre que sa place dans le concert des nations n'est pas usurpée. Comment être prise au sérieux et faire taire les sceptiques, si ce n'est en se donnant une raison d'être, ancrée dans la nuit des temps ? Etoffer le CV s'impose pour réfuter l'odieux soupçon qui plane dans nombre de capitales d'Europe : la Belgique ne serait qu'un Etat artificiel, sans racines. Le pouvoir bat le rappel des spécialistes du passé, souvent autodidactes. On les charge de démontrer coûte que coûte que cette Belgique de 1830 n'est pas surgie de nulle part, qu'il y a bien "une permanence belge" à travers les siècles.

Ce travail acharné de persuasion se prolongera jusque dans les années 1950. Les historiens en service commandé s'appliquent avec zèle et avec la bénédiction d'une Eglise catholique prête à soutenir corps et âme toute entreprise de (contre-)vérité historique, pourvu qu'elle préserve la Belgique naissante d'une France républicaine et laïque autant que du protestantisme batave. La croisade ne s'annonce pas très orthodoxe. Il va falloir plier les faits historiques à la volonté patriotique, manipuler ou maquiller certains pans du passé. Nécessité fait loi.

De quel bois l'ancien Belge était-il donc fait ? C'est l'air du temps qui en décide. Au XIXe siècle, l'humeur ambiante est franchement gallophobe et hostile à la France. Puisqu'il veut prouver qu'il ne doit rien à cet encombrant voisin, le Belge sera décrété d'origine... germanique. On exhibe des documents prétendument irrécusables pour soutenir que Wallons et Flamands sont bien frères par le sang. Un érudit peut ainsi affirmer sans rire, en 1878, que "la Belgique, sortie toute entière de la Germanie depuis dix siècles, peut dire avec orgueil qu'un sang pur coule dans les veines de ses enfants". Paré de telles racines, le Belge se retrouve immunisé contre toute assimilation forcée qu'entreprendrait une France menaçante.

La question linguistique qui pointe le bout du nez, met à mal le dogme de l'unité foncière de la "race" belge. Le cap du XXe siècle est délicat à aborder pour l'Etat belge. Contestation sociale et tensions internationales croissantes : le fond de l'air est frais. Désemparées par la tournure des événements, les élites politiques francophones appellent à nouveau l'Histoire et ses érudits à la rescousse de la patrie jugée en danger. Place à la théorie de deux peuples distincts : les Wallons, raccrochés à un rameau celtique, voisinent désormais avec les Flamands, maintenus au rameau germanique. Que Flamands et Wallons s'expriment dans des idiomes différents, ne change rien à cette certitude : l'âme belge existe, à nulle autre pareille, elle est reconnaissable entre toutes par le goût de la mesure et du travail, l'individualisme, l'esprit d'association et l'amour de la vie confortable...

Henri Pirenne va donner ses lettres de noblesse à cette "âme belge". Ce Verviétois qui professe à l'Université de Gand frappe un grand coup : sa monumentale Histoire de Belgique, en sept volumes publiés entre 1900 et 1932, le transforme en un phénomène durable de librairie. Elle en fait "le père fondateur du sentiment national belge", attendu comme le Messie par les ardents défenseurs de la patrie.

Le dossier dans Le Vif/L'Express de cette semaine. Avec :

- l'histoire "officielle" façonnée par Pirenne

- la révolte wallonne et la liquidation flamande

- "Nos gloires", d'Historia, ou ces géniaux "faussaires du passé"

- les Liégeois exclus de l'Histoire belge

- l'affreux de service est "sans culotte"

- leçon de patriotisme aux écoliers

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