Olivier Rogeau
Olivier Rogeau
Journaliste au Vif/L'Express
Opinion

26/02/14 à 12:06 - Mise à jour à 12:06

Choix du nom de famille : députés, ne votez pas ce projet de loi !

Le changement historique dans la transmission du nom de famille est-il vraiment un "progrès" ? Ou plutôt une source de confusion ? Montrer l'importance de la filiation patronymique n'a rien à voir avec une défense du patriarcat !

Choix du nom de famille : députés, ne votez pas ce projet de loi !

© Thinkstock

Les hommes sont plus tourmentés que les femmes par les questions de filiation. Les femmes portent l'enfant, l'homme, lui, doit se contenter de porter le nom. Et encore ! Cette répartition des rôles - elle donne la vie, lui transmet le patronyme -, attestée dans nos régions depuis le XIe siècle, est aujourd'hui battue en brèche dans presque toute l'Europe. La Belgique, à son tour, rompt avec la filiation patronymique, une pratique qui plonge en réalité dans la nuit des temps et que l'on retrouve dans toutes les civilisations. Hier, en commission de la Justice de la Chambre, une majorité de députés ont adopté le projet de loi amendé relatif au nom de l'enfant. Ce texte instaure la liberté de choix des parents de donner le nom du père, de la mère ou des deux parents, dans l'ordre qu'ils souhaitent.

Si les parents ne parviennent pas à s'accorder, il était initialement prévu, dans le projet approuvé l'an dernier en conseil des ministres, que le nom du père serait donné. L'amendement voté hier modifie cette règle : en cas de désaccord ou en l'absence de choix, l'enfant portera le double nom, composé du nom du père et de celui de la mère. On peut s'interroger sur la "nécessité sociale" qu'il y avait à prendre à la hâte une telle mesure qui, constate avec inquiétude le CD&V, accorde une "liberté de choix extrême" aux parents. Certes, le débat belge sur le double nom de famille est déjà vieux d'une dizaine d'années au moins et la Belgique a été rappelée à l'ordre par le Conseil de l'Europe pour discrimination.

On peut néanmoins s'inquiéter légitimement des risques de confusion et d'insécurité juridique que porte un tel projet. Dix combinaisons de noms sont possibles à la deuxième génération ! De quoi hypothéquer le concept même de généalogie familiale, même si certaines précautions ont été retenues pour limiter les dégâts : si les parents choisissent un nom de famille composé pour leur petit dernier, les parents devront harmoniser, dans un délai d'un an, les noms de tous leurs enfants mineurs. Quand, dans une vingtaine d'années, les premiers Belges portant un nom composé se marieront entre eux, leurs enfants ne pourront, bien évidemment, porter un quadruple nom de famille.

Le projet de loi sera sans doute adopté à la chambre dans les prochaines semaines. Marque-t-il pour autant une réelle avancée de la société vers l'égalité hommes-femmes, comme le prétend aujourd'hui la ministre de la Justice Annemie Turtelboom (Open VLD) ? Est-ce "la fin d'un archaïsme", comme le proclament Karine Lalieux (PS) et Philippe Goffin (MR), qui n'hésitent pas à dire qu'ils "souhaitaient aller encore plus loin" ? "Il ne faut pas confondre une oppression patriarcale millénaire avec la fonction du nom propre", prévenait le psychanalyste Gérard Pommier lors de l'entrée en vigueur, le 1er janvier 2005, d'une loi similaire en France. "En prenant son nom, un enfant affirme sa propre autonomie, et cela en se séparant de sa mère. Et il ne le fera jamais si bien qu'en prenant un nom différent de celui qu'elle porte." La filiation patronymique n'est donc pas seulement le véhicule de valeurs patriarcales. Plus que cela, elle garantit symboliquement à l'enfant sa place parmi les siens. C'est cette garantie qui disparaît aujourd'hui, même si l'on peut prévoir que l'immense majorité des enfants continueront, fort heureusement, à porter le nom de leur père.

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