Paul Jorion
Opinion

18/05/12 à 09:50 - Mise à jour à 09:50

Ce n'est pas dans sa nature !

J'avais affirmé que l'histoire du scorpion qui se suicide en se piquant lui-même de son dard était une légende. Mais quelqu'un m'a renvoyé à une petite vidéo où l'on voit un scorpion prisonnier d'un bocal entrer en frénésie, se piquer et tomber raide mort. L'histoire est donc vraie.

Une autre histoire qui circule sur les scorpions n'est, elle, certainement pas vraie : elle suppose que ces animaux parlent. Un scorpion demande à une grenouille si elle peut l'aider à traverser la mare en le portant sur son dos. La grenouille lui répond qu'elle n'en fera rien, qu'elle ne le connaît que trop bien : il la piquera et elle en mourra. L'arthropode s'indigne : "Pourquoi ferais-je cela ? Je me noierais !" La grenouille se laisse convaincre. Arrivés au milieu de l'eau, le scorpion la pique de son dard. Le malheureux batracien a juste le temps de s'indigner : "Mais ?..." A quoi le scorpion, qui coule lui aussi, répond : "Je sais ! mais c'est dans ma nature : je n'y peux rien !"

Ce qui m'a fait penser à ces anecdotes de science naturelle, c'est bien sûr l'attitude de certains lobbys financiers depuis le début de la crise en 2007. La grenouille, dans la seconde histoire doit être remplacée par une vache à lait, représentant le contribuable.
Le 15 septembre 2008, la banque d'affaires américaine Lehman Brothers fait faillite. Quelques jours plus tard, les "money markets", le marché des prêts interbancaires à court terme, s'effondrent. On ne sait pas combien exactement les banques centrales mondiales durent débourser conjointement pour stopper l'hémorragie mais le chiffre avoisine les mille milliards de dollars. Le nouveau mot d'ordre fut bien sûr : "Plus jamais !" On inventa un surnom pour désigner les établissements financiers susceptibles d'entraîner dans leur perte celle du système financier tout entier : "Too Big to Fail", trop grosses pour faire défaut. On les appela aussi de manière plus solennelle : "institutions financières importantes d'un point de vue systémique".

On avait eu très peur mais la solution allait de soi : il fallait démanteler ces établissements susceptibles d'entraîner le système économique et financier dans leur chute.

Qu'a-t-on fait depuis ? Rien !

On a bien tenté initialement d'empêcher qu'une telle tragédie ne se reproduise mais tous les efforts ont été vains : un nombre infini de bâtons ont été mis dans les roues du Dodd-Frank Act, le projet américain de réglementation financière, long de 2 300 pages, puis l'on a entrepris de détruire avec méthode tout ce que le texte contenait.

Dans un article paru ce mois-ci dans la revue américaine Rolling Stone, le journaliste Matt Taibbi a dressé l'inventaire navrant de la déconstruction : accumulation des exceptions affaiblissant les mesures envisagées, suppression des budgets de fonctionnement des organes de régulation, collusion de régulateurs individuels avec les adversaires de la loi, actions en justice intentées par les milieux financiers contre tous les aspects du projet, recours divers visant à retarder indéfiniment sa mise en application, vote de nouvelles lois visant à vider de toute substance le peu qui subsiste, retraits des contributions aux campagnes électorales des parlementaires et sénateurs impliqués dans le projet, etc.

Taibbi termine son article sur une note désabusée : "Voilà le problème qui sous-tend toute tentative de mettre Wall Street au pas : notre système politico-économique est devenu trop intriqué et incontrôlable pour que la logique démocratique puisse encore jouer."

Pourquoi la finance torpille- t-elle des mesures visant à empêcher l'écroulement du système financier tout entier ? Parce que la survie de celui-ci sur le long terme ne fait pas partie de son horizon, qui est le plus souvent uniquement celui du bénéfice immédiat. Comme le dit le scorpion : "Me préoccuper du cadre n'est pas dans ma nature !", et du coup, le suicide accidentel n'est pas à écarter.

Y a-t-il une solution ? Oui, bien sûr, et elle crève les yeux, implicite au fait que le Dodd-Frank Act fait 2 300 pages : c'est sa taille même qui en a fait un château de cartes.

Par exemple, quand Taibbi observe qu'"un marché non régulé des produits financiers dérivés permet [...] à Wall Street de placer des taxes invisibles sur tout ce qui existe dans le monde", il ne se trompe pas. Pour empêcher cela, il suffit de restaurer les quelques articles de loi qui interdisaient autrefois la spéculation (abrogés en Belgique en 1867, et en France, en 1885). Ou, mieux encore : créer un article unique dans une Constitution pour l'économie affirmant sans détour : "La spéculation est interdite."

Mille pages au moins du Dodd-Frank Act remplacées par une seule phrase de quatre mots, et sans finasseries possibles dues à des ambiguïtés ! Qui dit mieux ?

Chaque semaine, un chroniqueur de renom. Mission : élargir les horizons, secouer, ramer à contre-courant. Casting : Paul Jorion (économiste prophète), Eric De Beukelaer (abbé nomade), Pascal De Sutter (psychologue politique), Philippe Maystadt (ex-président de la BEI), Jacques Attali (écrivain éditorialiste) et Raphaël Enthoven (philosophe VIP).

En prime, "Vu de Flandre" (pour ne pas perdre le Nord) et les opinions du Web qui sortent du lot.

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