CD&V, N-VA : le divorce n'a pas eu lieu

28/01/11 à 10:05 - Mise à jour à 10:05

Source: Le Vif

Nouvelle crise dans la crise. Le conciliateur royal Johan Vande Lanotte a remis sa démission. Rien ne semble pouvoir ébranler l'axe formé par la N-VA et le CD&V. Le Vif/L'Express a enquêté parmi les chrétiens-démocrates flamands pour comprendre les raisons de ce "scotchage".

CD&V, N-VA : le divorce n'a pas eu lieu

© Belga

Remontons sept mois en arrière. Le CD&V broyait du noir. Il n'y avait plus d'espoir... Nous sommes le 14 juin 2010. The day after. La veille, presque un tiers des Flamands ont voté pour la N-VA de Bart De Wever. Le CD&V, traditionnellement le premier parti néerlandophone, n'a recueilli que 16 % des voix dans le nord du pays. Les chrétiens-démocrates n'ont sauvé du naufrage que 17 sièges à la Chambre (ils en comptaient 22 après leur défaite, pourtant historique, de 1999). Ce lundi-là, les ténors du CD&V arrivent Rue de la Loi avec des gueules d'enterrement. Le bureau du parti débute dans une atmosphère de plomb. Beaucoup éprouvent une énorme rancoeur à l'égard de Joëlle Milquet, et des francophones en général, qui ont ridiculisé le CD&V en bloquant toute réforme de l'Etat pendant trois ans. Au bout de la réunion, le parti définit une stratégie : ne prendre aucune initiative, laisser De Wever et Di Rupo mener la négociation, s'abstenir de critiquer la N-VA et, enfin, défendre la note Octopus, un cahier de revendications corsé, édicté en février 2008 par le gouvernement flamand de Kris Peeters.

Depuis ce lundi noir, plus de 200 jours ont passé, mais jamais le CD&V n'a dévié de sa ligne. Au grand dam des francophones... Le 16 janvier, sur le plateau de Mise au point, le socialiste Philippe Moureaux a appelé le CD&V à se "déscotcher" de la N-VA. En coulisses, depuis trois ou quatre semaines, Ecolo met la pression sur le CD&V, avec l'espoir que les chrétiens-démocrates se distancient des nationalistes. Et le CDH ? "Joëlle Milquet rêve encore d'un gouvernement sans la N-VA. Elle a cet espoir, c'est certain. Mais elle doit comprendre que des élections ont eu lieu, et qu'il faut respecter leur résultat", insiste Wouter Beke, le jeune président du CD&V. Des propos sans équivoque : non, son parti n'est pas prêt à monter dans un gouvernement qui laisserait De Wever sur la touche. D'autres figures du parti enfoncent le clou. "Notre relation avec la N-VA peut être définie comme une sorte de connivence stratégique. Et nous n'allons pas casser cette connivence", déclare Stefaan De Clerck. "Nous suivons notre propre route, pas celle de la N-VA. Mais nos chemins sont à 80 % identiques", appuie Servais Verherstraeten. De quoi doucher les espoirs francophones. Entre le CD&V et la N-VA, le déscotchage n'aura pas lieu...

Car le CD&V reste traumatisé. Depuis 2007, le CD&V a abattu ses meilleurs atouts pour tenter d'arracher aux francophones une réforme de l'Etat et une scission de Bruxelles-Hal-Vilvorde : Yves Leterme, Herman Van Rompuy, Jean-Luc Dehaene, Kris Peeters, Marianne Thyssen... Aucun n'a réussi.

Car 2012 se profile déjà. Laminé au fédéral, le CD&V doit à tout prix sauver sa peau lors du prochain scrutin communal. Sur les 308 communes flamandes, 155 sont aujourd'hui dirigées par un bourgmestre chrétien-démocrate. Si tous sont reconduits en 2012, le parti pourra de nouveau exhiber son titre de première force politique en Flandre, devant la N-VA. Une perspective qui n'incite pas à prendre des risques. D'autant qu'en 2006 le CD&V s'était présenté en cartel avec la N-VA dans 129 communes. Quid en 2012 ? Hormis à Ypres, où Leterme a d'ores et déjà reconduit l'alliance, rien n'est décidé. Des mini-polémiques ont même éclaté çà et là. A Audenarde, des élus N-VA viennent d'exprimer leur exaspération dans la presse locale : "Au moment de former le cartel, le CD&V nous a traités comme un micro-parti. On devait se satisfaire de quelques places sur leur liste... Maintenant, ils vont devoir compter avec nous." Une façon pour la N-VA de maintenir la pression sur le CD&V.

Car le CD&V ne peut apparaître comme un frein au mouvement d'émancipation flamand. La radicalisation du parti ne date pas d'hier. Depuis 1945, les chrétiens-démocrates ont toujours défendu une ligne proflamande. Wilfried Maertens a accompli ses premiers pas en politique dans les rangs du Mouvement flamand. L'auteur de la proposition de loi visant à scinder BHV n'est autre qu'Herman Van Rompuy. D'Adolf Daens à Kris Peeters, en passant par Robert Vandekerckhove, Luc Van Den Brande et Yves Leterme, toutes les grandes figures de la démocratie-chrétienne du nord du pays se sont érigées en fers de lance du combat flamand. "Le jour où le CD&V abandonne sa politique flamande, il est mort", lâche une éminence du parti.

Car le CD&V ne veut pas mettre en péril le gouvernement Peeters. Depuis 2009, le gouvernement flamand réunit le CD&V, la N-VA et le SP.A. Impossible pour le CD&V d'entrer en conflit avec la N-VA sans faire tanguer la coalition dirigée par Kris Peeters.
Car le CD&V n'est plus le CVP. Le vieux CVP s'est mué en CD&V lors du congrès de Courtrai, en 2001. Détail qui en dit long : le V de CVP signifiait volks (populaire), le V de CD&V signifie désormais Vlaams (flamand). Le virage confédéraliste du parti remonte à ce même congrès.

Car le CD&V et la N-VA ont en commun le refus de reconnaître Bruxelles comme Région à part entière. Le SP.A, Groen !, mais aussi l'Open VLD sont d'accord pour évoluer vers une Belgique basée sur trois Régions. Pour le CD&V et la N-VA, c'est hors de question : Bruxelles doit rester une ville bicommunautaire. "Ce qui retient les Flamands d'abandonner la Belgique, c'est avant tout leur attachement sentimental à Bruxelles, et leurs intérêts économiques dans la capitale, assure Hendrik Bogaert. J'invite les francophones qui rêvent de couper ce cordon entre Bruxelles et la Flandre à méditer là-dessus. Le jour où on supprime ce cordon, on supprime aussi ce qui relie le plus les Flamands à la Belgique."

Bref, le déscotchage n'aura pas lieu. Sauf si... Sauf si la pression des marchés financiers s'accroît, ce qui obligerait les différents protagonistes à former au plus vite un gouvernement. Sauf si la popularité de Bart De Wever en Flandre s'érode. Sauf si la N-VA multiplie les propositions inacceptables pour une partie du CD&V, comme cette idée de scinder l'Onem et tout le système des allocations de chômage, lancée par Siegfried Bracke. "Wouter Beke sait que le jour où il défend la scission de la sécurité sociale, il reçoit dès le lendemain ma lettre de démission, confie un cabinettard. Mais je n'ai pas besoin de préparer l'enveloppe, car il ne le fera pas."

A quelques rares moments, on a pourtant entrevu au CD&V un frémissement d'émancipation par rapport à la N-VA. "De Wever doit absolument montrer qu'il est prêt à souscrire à un accord", déclarait ainsi Kris Peeters, le 3 septembre. Le mois suivant, le CD&V a pesé de tout son poids pour dissuader la N-VA de forcer un vote sur la scission de BHV à la Chambre. "A ce moment-là, le CD&V a dit : non, nous ne provoquons plus les francophones, c'est contre-productif. Pour nous, la solution doit être négociée. La N-VA a dû faire marche arrière", raconte Servais Verherstraeten. Fin décembre, Bart De Wever a également été rappelé à l'ordre pour ses propos dans Der Spiegel, assimilant la Belgique à "l'homme malade de l'Europe". "Cette analyse n'est pas correcte", avait réagi le président du CD&V.

La N-VA possède un leader charismatique. Le CD&V dispose d'un réseau tentaculaire et d'un ancrage local en béton armé. La complémentarité entre les deux partis est telle qu'on peut se demander si la tentation n'existe pas, chez certains, de refonder un cartel. Voire, pourquoi pas, un grand parti proflamand de centre-droit, sorte de Centrum-Vlaamse Alliantie. De la science-fiction ? "Ce n'est pas à l'ordre du jour, pense Johan Sauwens. L'euphorie qui règne actuellement à la N-VA rend ce scénario impossible. De Wever et les siens n'ont pas besoin de nous. Mais, pour l'avenir, je n'exclus pas une telle évolution. Le cartel que nous avons formé de 2004 à 2008 nous a rapprochés, il ne faut pas le nier."

Théoriquement, la note déposée par Johan Vande Lanotte, début janvier, aurait dû permettre d'y voir plus clair dans le jeu du CD&V. Le parti chrétien allait-il, oui ou non, se distancier de la N-VA ? Réponse... Pas de réponse. Le CD&V a formulé, comme d'autres, une série de remarques concernant la note du conciliateur royal. Mais, dans son communiqué, Wouter Beke a ajouté que son parti refusait la reprise des négociations, à moins que la note ne soit amendée. Visiblement, une partie du CD&V ne s'attendait pas à une réaction de cette teneur. "Je n'ai pas le sentiment que le bureau du parti avait décidé d'aller si loin dans la formulation de ses remarques...", a réagi Stefaan Vercamer, sur son blog. "Je suis déçue par mon parti. J'attendais un signal positif. Ce pays doit avancer", s'est exclamée Marie De Clerck, échevine à Wevelgem, via Twitter. "Totalement d'accord avec toi", lui a aussitôt répondu le député Jef Van den Bergh.

C'était un "non, sauf si"

"En rentrant chez moi, après le bureau du parti, j'étais plutôt optimiste. J'en ai parlé à ma femme, ce qui n'est pas dans mon habitude. Je lui ai dit : c'est positif, ils vont devoir adapter quelques passages, mais c'est une bonne base pour continuer", raconte Tom Dehaene. La position du CD&V par rapport à la note Vande Lanotte devait-elle être comprise comme un "oui, mais" ou un "non, sauf si" ? Les réponses varient, aujourd'hui encore. "Il y a eu des discussions en interne, relate Stefaan De Clerck. Mais le gros du parti était favorable au "oui, mais". Par la suite, notre président a insisté un peu trop lourdement sur le "mais". Autre son de cloche chez Johan Sauwens : "La note Vande Lanotte était pour nous insuffisante. Notre réponse s'apparentait donc à un "non, sauf si"."
La tournure des événements, depuis lors, semble donner raison à Johan Sauwens. Le CD&V a bel et bien dit non à Johan Vande Lanotte, qui en a tiré ses conclusions. Quant à ceux qui croyaient le CD&V sur le point de se "déscotcher" de la N-VA, ils en sont pour leurs frais. Provisoirement, du moins. Car, dans ce pays de fous, aucun revirement futur n'est à exclure.

François Brabant

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