Nico Pattyn
Nico Pattyn
Attaché à l'institut Metis et la Fondation Gerrit Kreveld
Opinion

20/07/15 à 11:03 - Mise à jour à 11:17

"C'est la faute des socialistes"

Dans certains milieux, on reproche aux socialistes de dépenser sans compter et d'endetter le pays. Nico Pattyn de la fondation sociale-démocrate Gerrit Kreveld nuance.

"C'est la faute des socialistes"

Paul Magnette et Elio Di Rupo © BELGA

Une série de problèmes fait grincer l'Europe: une démographie qui stagne, une migration qui pèse sur la tolérance au sein de la société, un héritage écologique lourd, une croissance économique faible, des dettes élevées et une Union européenne dont les défaillances, notamment institutionnelles, refont surface. Ce sont des problèmes qui ne nous sont pas inconnus en Belgique. Pour certains il y a une cause toute trouvée à ces différents problèmes : des décennies de mauvaise gouvernance socialiste.

Responsabilité partagée en Belgique

En Belgique, la famille socio-démocrate a fait partie de tous les gouvernements de 1988 à 2014. Elle a incontestablement pesé sur la politique. Cependant, à l'exception de huit ans de gouvernement violet, les chrétiens-démocrates font partie en permanence du gouvernement, et la famille libérale depuis 1999. Dans notre pays, les vierges politiques sont rares.

Même s'il arrange certains d'évoquer un grand changement de régime en 2014, les faits sont ce qu'ils sont: on a formé un gouvernement sans socialistes, tout comme en 1999 et ceci par les partis qui n'ont que peu d'années de gestion à leur actif (N-VA), beaucoup (les libéraux) et énormément (CD&V). Ils sont donc responsables de la disposition actuelle, ce qui entraîne indubitablement des changements notables.

C'est la faute des socialistes

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C'est la faute des socialistes

Les socialistes sont souvent accusés de dépenser et de contracter des dettes. Par commodité, on oublie, qu'en Belgique, les économies drastiques du Plan global ont eu lieu avec une coalition socialiste et chrétienne sous Jean-Luc Dehaene. Mais quand on jette un coup d'oeil dans les autres pays, on constate que les faits sont plus nuancés.

Les économies fortes du nord

En Allemagne, une coalition rouge-verte est au pouvoir depuis 1998. Depuis, le SPD a participé à tous les gouvernements, à l'exception de Merkel II entre 2009 et 2013. Ce sont les réformes Hartz qui ont été déterminantes pour le modèle allemand actuel. Jamais la famille socialiste en Belgique n'a pu s'imposer comme le SPD en Allemagne.

Aux Pays-Bas, le PvdA est au pouvoir depuis 1988, à l'exception des gouvernements Balkenende I-III et Rutte I, soit 21 ans sur les 27 dernières années. Les socialistes gouvernent en Suède et l'ont fait jusqu'à très récemment au Danemark, en Finlande et en Norvège. En Autriche, tous les chanceliers depuis 1970, hormis Wolfgang Schüssel de 2000 à 2007, sont socialistes. Dans tous ces pays, les socialistes sont aussi, ou même davantage, responsables de la politique menée que dans notre pays. Économiquement, ce sont aussi les pays les plus forts.

Les maillons faibles au sud

Si les socialistes contribuent aux meilleures économies, qu'en est-il des enfants à problèmes de l'Europe? La France possède de meilleurs chiffres économiques qu'on ne laisse parfois paraître, mais aux yeux des adeptes de la pensée néo-libérale ce n'est pas vraiment un pays modèle. François Hollande n'est que le deuxième président socialiste depuis 1958, lorsqu'on a instauré la Cinquième république. Si François Mitterand a été au pouvoir pendant quatorze ans, sa présidence a été suivie de 17 ans de présidents de centre droit. En Italie, les chrétiens-démocrates ont été la force politique déterminante pendant des décennies, avec un grand parti communiste dans l'opposition. La famille socialiste n'a fourni le premier ministre que pendant quatre ans. Mais l'ancien régime s'est effondré sous les scandales de corruption. Ensuite, le pays a alterné le parti de Berlusconi et une alliance de centre gauche.

L'Espagne a connu une longue période socialiste (14 ans) sous Felipe González et ensuite de 2004 à 2011 sous José Luis Zapatero. Mais il y a eu aussi les huit ans de María Aznar, et entre-temps Mariano Rajoy est au pouvoir depuis quatre ans. Au Portugal, on assiste à une répartition de 13 ans de centre gauche et de 17 ans de centre droit ces 30 dernières années. Entre 1981 et 2005, la Grèce a été dominée par le parti socialiste Pasok, mais les années avant la crise, elle était dirigée par le premier ministre de centre droit Karamanlis.

Les mêmes familles politiques peuvent soumettre un tout autre rapport d'un pays à l'autre

La responsabilité gouvernementale des socialistes dans les pays de l'Europe du Sud est globalement comparable à celle des pays d'Europe du Nord. Et la famille de chrétiens-démocrates est également fortement représentée. Les mêmes familles politiques peuvent soumettre un tout autre rapport d'un pays à l'autre. Et partout ils doivent partager ces rapports : aucun pays européen n'a été gouverné sans interruption par le même parti pendant plusieurs décennies d'affilée.

Clientélisme et corruption

Dans les pays gangrenés par le clientélisme et de corruption, il y a généralement peu d'esprit de communauté au niveau de l'état. On enfreint plus facilement le Code de la route, les déchets se retrouvent plus rapidement dans les rues, les impôts sont tout juste payés. La solidarité se situe plus au niveau de la famille, de ses propres réseaux. Ici l'état n'est pas à la hauteur. Si ces pays peuvent être attirés par la fierté nationale, l'état comme émanation de la communauté qui en échange de moyens perçus équitablement propose des services efficaces aux citoyens, est beaucoup plus faible.

Comme on le voit en Grèce, c'est une spirale difficile à enrayer. Car quand vous savez que (ou croyez savoir) que votre voisin ne paie pratiquement pas d'impôts, mais bénéficie de plus d'avantages de l'état grâce à ses moyens financiers, il n'est que normal que la méfiance à l'égard de l'état s'installe. Et il devient difficile de générer les revenus de l'état indispensables pour assurer une bureaucratie bien payée et non corrompue qui rend de bons services et aide à construire cet esprit communautaire. À terme, un appareil d'état fort, fiable et crédible rapportera davantage que de réduire les pensions.

Le clientélisme crée des partis clientélistes

La Bulgarie est également confrontée à ce genre de problèmes. Et vu les scandales de corruption, ces problèmes sont présents partout. Les systèmes politiques sont déterminés par la façon dont les citoyens considèrent l'état. Les partis au pouvoir depuis longtemps ne sont pas en dehors de la société, mais en sont une sorte de reflet. Le clientélisme crée des partis clientélistes. Le PSOE ou le Partido Popular en Espagne, Pasok ou Nea Dimokratia en Grèce, mais également le SPD ou le CDU en Allemagne : ces partis sont aussi déterminés par le contexte local que par leur idéologie. Le spectacle récent des négociations avec Alexis Tsipras l'a prouvé une nouvelle fois, avec un grand nombre de sociodémocrates du côté de la ligne dure.

Responsables de la crise

Donc oui, les socio-démocrates sont responsables de la société telle qu'on la connaît aujourd'hui, avec d'autres familles politiques et dans la mesure où les politiques locaux donnent forme à la société. Dans le contexte international actuel, on peut se montrer fier de cette société. Si la famille politique socio-démocrate traverse une crise, elle est partiellement responsable des facteurs sociaux qui compliquent la sortie de crise, tels que l'ascendant de la logique du marché et de l'euro sur le mandat confié sur le plan national par l'électeur. Il faut des politiques qui osent mettre cette situation en question et proposer des alternatives.

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