Peter Mertens
Peter Mertens
Président du PTB
Opinion

19/10/16 à 09:42 - Mise à jour à 09:42

"C'est à ceux qui ont peu qu'on prend beaucoup. Et à ceux qui ont beaucoup, le moins..."

C'est à ceux qui ont peu que l'on prend beaucoup. Et à ceux qui ont beaucoup que l'on prend le moins... C'est " l'effet saint Marc " du budget. Il est incompréhensible que les démocrates chrétiens aient cédé sur la fiscalité équitable et qu'ils passent la facture aux jeunes, aux travailleurs, aux malades de longue durée et aux pensionnés. Ce ne sont pourtant pas les alternatives qui manquent, estime Peter Mertens, le président du PTB.

"C'est à ceux qui ont peu qu'on prend beaucoup. Et à ceux qui ont beaucoup, le moins..."

© Belga

Jésus est au temple. Il voit comment les gens jettent de l'argent dans le tronc aux offrandes. Les riches y déposent des grosses sommes avec beaucoup d'ostentation. Une veuve pauvre y laisse tomber deux petites pièces. "Cette pauvre veuve a offert plus que tous les autres, car tous ont mis de leur superflu, dit Jésus. Elle, elle a mis de son nécessaire, ce qui lui sert à vivre." Ce passage est tiré de l'Évangile selon saint Marc, et il s'applique tout à fait au budget de ce gouvernement. "Avec la nouvelle culture politique des gouvernements actuels, l'effet Matthieu (qui implique que les plus favorisés tendent à accroître leur avantage sur les autres, NdlR) s'offre un petit frère biblique. Je l'appelle l'effet saint Marc : à ceux qui ont peu, on prend beaucoup ; à ceux qui ont beaucoup, on prend le moins", écrivait Marc Van de Voorde au début de cette année. Pendant des années, Van de Voorde a été rédacteur en chef du journal catholique flamand Kerk en Leven et conseiller de nombreux ministres CD&V. "Aujourd'hui, écrivait-il, nous voyons comment certains entrepreneurs exhibent avec beaucoup d'ostentation qu'ils sont des mécènes. En même temps, ils poussent des hauts cris contre les nombreuses charges et les lourds impôts qui les touchent, alors que cela ne les empêche absolument pas de continuer à vivre dans l'opulence. Ce que le simple citoyen doit payer en nouvelles charges, par contre, affecte gravement ce qu'il doit consacrer à sa subsistance. Plus on est pauvre, plus on dépose en termes relatifs dans le tronc du temple de l'État. Ces derniers temps, l'effet saint Marc frappe vraiment très fort."

L'ancien conseiller du CD&V n'en reste pas là. Il conclut : "Dans ce passage de l'Évangile, le Christ n'entend pas encenser la ''générosité'' de cette femme pauvre, mais bien fustiger l'hypocrisie et la cupidité des riches. Et plus précisément le comportement des docteurs de la loi qui, d'une part, déposent de grosses sommes dans le tronc mais, de l'autre, en retirent beaucoup plus encore."

"Surtout, effacer l'impression que c'est le petit qui paie"

Ces dernières semaines, le CD&V s'est fait fort de montrer que, après deux années d'une incessante austérité sur le dos des citoyens et citoyennes ordinaires, on allait enfin s'en prendre aux riches pour qu'ils déposent leur contribution dans le tronc de l'État. Ce serait un point de rupture, avait promis chaque mandataire CD&V lors de dizaines de réunions locales avec des membres et militants du mouvement ouvrier chrétien. Ce week-end, les démocrates chrétiens allaient pourtant se mettre à plat ventre encore une fois. Finalement, la déclaration gouvernementale ne comportait plus que deux petites phrases : "Nous examinerons aussi les propositions concernant l'impôt sur les actions, y compris les plus-values. Sur base d'analyses et de simulations, on pourra présenter au gouvernement des propositions sur ces thèmes." Il y aura un examen de la question. Pas d'examen pour savoir s'il est souhaitable et humain de sanctionner les malades de longue durée. Ou pour savoir s'il est encore tolérable d'augmenter les prix des médicaments. Ou pour savoir si les pensions peuvent encore être diminuées, si l'on doit travailler plus longtemps, si les chômeurs seront encore plus rapidement exclus... Tout cela n'a pas été examiné, et a été décidé en un temps record : la pauvre veuve ne devra désormais plus déposer deux piécettes dans le tronc, mais bien trois.

Aujourd'hui , le CD&V devrait dire : maintenant ça suffit, on rend notre tablier, puisque ce que nous avions promis n'a pas été réalisé. Nous ne jouons plus dans cette pièce qui dépasse même la meilleure commedia dell'arte montée par Dario Fo, le metteur en scène italien récemment décédé. Ce week-end, le CD&V Marc Van Peel avait déjà amorcé le virage en déclarant à un journaliste : "L'impôt sur la plus-value tel que le propose le CD&V doit surtout effacer l'impression que ce sont seulement les petits qui paient." "L'impression ?", a relancé le journaliste. Réponse de Van Peel : "Oui, c'est en fait purement symbolique, mais les symboles sont eux aussi importants." Le voilà, l'effet saint Marc : à ceux qui ont peu, on prend beaucoup ; à ceux qui ont beaucoup, on prend peu. Un petit symbole, histoire d'endormir les gens. Et même ce petit symbole-là ne sera pas repris. Non, on va d'abord l'"examiner".

Le trou du budget va encore s'agrandir

Alors qu'en arrière-plan, le tonnerre gronde depuis Francfort, où la Deutsche Bank lutte pour sa survie, et alors que, depuis quatre ans, la Banque centrale européenne injecte dans l'économie des millions d'euros qui vont alimenter presque directement de nouvelles bulles spéculatives, ce gouvernement n'a même pas un seul plan. "Après nous le déluge", en somme.

Ce refus obstiné de faire contribuer les plus riches finit peu à peu par devenir grotesque. La façon dont les libéraux se contorsionnent pour expliquer la chose ne serait pas déplacée au Cirque du Soleil - mais là au moins, on peut en avoir pour son argent. Le 1 % le plus riche de la population possède une fortune totale de 420 milliards d'euros, mais on va quand même chercher l'argent chez les pensionnés, les malades de longue durée, les jeunes et les gens qui travaillent dur en leur imposant une nouvelle tournée de blocage des salaires et une possible suppression des barèmes d'ancienneté. L'injustice des deux précédentes tournées budgétaires n'a fait que s'aggraver. De même que le trou du budget va encore s'agrandir, c'est écrit dans les étoiles. Économiser sur le pouvoir d'achat et geler les salaires a pour résultat de geler l'économie. On achètera moins, encore davantage d'indépendants et de petites entreprises feront faillite et il y aura encore moins de rentrées pour l'État.

Une fiscalité équitable

Et, tandis que les gens ordinaires sont contraints de déposer une part encore plus grosse de leurs moyens de subsistance dans le tronc, les nantis, eux, se retrouvent une fois de plus bien à l'abri. Depuis des années, notre parti insiste de façon conséquente sur la nécessité d'une fiscalité équitable. Il l'avait déjà fait face aux précédents gouvernements, et il le fait encore aujourd'hui. Pour combler le trou dans le budget, les entourloupes fiscales au profit des grandes entreprises doivent être supprimées. Il n'est pas normal qu'une femme de ménage d'une multinationale doive payer plus d'impôts que la multinationale elle-même - qui, dans le même temps, peut également bénéficier de nos infrastructures, d'une main-d'oeuvre qualifiée formée par nos école, de travailleurs en bonne santé grâce à notre système de soins. Pour contribuer à combler le trou dans le budget, on peut trouver plusieurs milliards en supprimant l'exemption fiscale de la plus-value sur les actions des grandes entreprises et en supprimant les intérêts notionnels. Ces dix dernières années, cette seule déduction des intérêts notionnels a coûté 40 milliards d'euros à notre pays. C'est-à-dire 4 milliards d'euros par an.

Pourtant, ces deux seules mesures ne suffiront pas. Nous devons aussi vraiment investir dans l'enseignement, dans les soins, dans la mobilité, dans l'énergie verte, dans la construction de nouvelles écoles et institutions de soins, dans la recherche publique et le développement et dans la sécurité sociale afin de rendre les pensions légales vivables et décentes. Là aussi, il faut de l'argent, et c'est précisément le but de la proposition de loi que nous avons élaborée en faveur d'une Taxe des millionnaires. Cette taxe épargnerait la classe moyenne et ne toucherait que la couche supérieure des 2% les plus riches. Tous les arguments contre cette taxe des millionnaires ont été réfutés en long et en large .

"Si le gouvernement Michel veut vraiment à la justice, il doit alors introduire une taxe sur les fortunes", déclare l'économiste Paul De Grauwe dans De Standaard. C'est la logique même. "J'entends déjà des gens dans mon entourage dire qu'ils sont sur le point de voter pour le PTB. Ils sont nombreux à le penser", écrivait ce week-end l'éditorialiste Luc Van der Kelen dans De Morgen. C'est alors qu'il sera question d'une fiscalité honnête et d'un véritable impôt sur les fortunes.

Le visage social du gouvernement

Le CD&V a toujours affirmé vouloir être le visage social du gouvernement. "Nous sommes un parti du centre. Lorsque nous sommes dans une coalition de gauche, nous apportons des accents de droite. Lorsque nous sommes, comme aujourd'hui, dans un gouvernement de droite, nous apportons des accents de gauche." Wouter Beke, le président du CD&V, a répété cela cent fois. Il allait y avoir du progrès social et, dans son plan pour les élections de 2014, le CD&V promettait : "100 % des enveloppes "bien-être", et plus dépenses qu'aujourd'hui". Cela a même été écrit dans l'accord de gouvernement : "Les prestations minimales de sécurité sociale et l'aide sociale seront portées au niveau du seuil de pauvreté européen." Mais ce lundi 17 octobre, Journée mondiale de la Lutte contre la pauvreté, cette mesure est jetée par-dessus bord. Le gouvernement supprime d'un trait de plume un quart des ajustements prévus pour les allocations les plus basses. Cette sorte de mesure ne doit même pas être "étudiée", elle est tout simplement appliquée. Pauvres démocrates-chrétiens.

Être malade rend pauvre, et être pauvre rend malade. Ce sont en outre les malades et les invalides ayant le moins de moyens qui ont le plus besoin de soins. Avec ses mesures, le gouvernement renforce encore cette spirale négative, sur le dos des plus vulnérables de la société. Des 3 milliards que le gouvernement cherchait pour combler le trou du budget, près de la moitié est prise dans la sécurité sociale.

Pouvons-nous nous demander où est cet "accent de gauche" dans la politique du gouvernement ? Pourtant, il est tout à fait possible de faire autrement. Nous avons mené campagne pendant des années, souvent avec les Mutualités chrétiennes, pour l'instauration du modèle Kiwi d'appel public d'offres dans les soins de santé. Cela signifie que seul le médicament vendu au prix le plus bas serait remboursé par les mutuelles. Ce serait une bonne chose pour les patients : le prix des médicaments deviendrait abordable au lieu d'encore augmenter. Et cela ferait une économie de plus d'1 milliard d'euros pour la sécurité sociale. Cet argent pourrait être très bien utilisé pour investir dans le développement des soins, ce qui ferait par exemple progressivement disparaître les listes d'attente.

Modération salariale et flexibilisation forcée

Le calcul de la marge salariale est manipulé de sorte que la possibilité d'augmenter le salaires dans les prochaines années est pour ainsi dire nulle. Actuellement, nos salaires sont déjà plus bas qu'en France et aux Pays-Bas, et même la Banque nationale écrit que, depuis cette année, il n'est plus question de ce qui est appelé un "handicap salarial". Les travailleurs sont ainsi pris en tenailles : d'un côté, les salaires sont bloqués, de l'autre, le coût de la vie dans notre pays augmente fortement. Chez nous, l'inflation oscille autour de 2 %, alors qu'elle est à peu près inexistante chez nos voisins. La raison : l'avalanche de taxes et d'augmentation de prix dont les divers gouvernements de ce pays ont gratifié les citoyens. Et, évidemment, on consomme alors moins, et c'est finalement toute l'économie qui souffre.

Le gouvernement poursuit également sa politique de flexibilisation à outrance. Dans l'e-commerce, le travail de nuit est imposé de manière dictatoriale. Sans accord avec les syndicats, alors que les négociations avec ceux-ci étaient en cours. En outre, la fameuse "Loi Peeters" est imposée. Cela signifie que des semaines de 45 heures de travail sont à nouveau possibles et que l'on peut faire prester à tous les travailleurs 100 heures supplémentaires sans devoir notifier de motivation, sans contrôle et sans récupération. Plus vite on fait tourner le carrousel du temps de travail, plus de gens vont en tomber suite à la maladie et au burn-out. Et là, c'est la ministre de la Santé Maggie De Block qui les attend avec sa chasse aux malades de longue durée, sanctions à la clé. Ainsi, les gens ne seront donc pas seulement éjectés du marché du travail, ils tomberont également dans la pauvreté. La semaine dernière, une enquête des Mutualités chrétiennes montrait que, déjà maintenant, un malade de longue durée sur deux a des problèmes financiers.

"Cela semble toujours impossible, jusqu'à ce qu'on l'ait fait", a dit le véritable Nelson Mandela

Pendant ce temps, le président du plus grand parti du pays ne laisse planer aucun doute sur ses priorités. Dimanche, il a préféré aller participer à Anvers à un "duel oratoire" où il défendait les intrigues des égos surdimensionnés de la république nobiliaire romaine face aux anciens Grecs, plutôt que d'écouter les mesures bricolées par son propre gouvernement. Dans son ouvrage classique sur le déclin de la république romaine, Rubicon, l'écrivain Tom Holland écrit à propos de cette élite romaine : "Son mépris pour "la populace" a été un facteur constant. Celui-ci ne visait pas seulement les miséreux qui mouraient de faim dans les rues ou étaient relégués dans les bas-quartiers de taudis, mais aussi les commerçants et les artisans. Le mot "plèbe" n'était jamais prononcé sans dédain par quelqu'un de la haute classe sociale, mais, d'une certaine manière, la plèbe elle-même en était fière. Une qualification au départ insultante est devenue un signe distinctif." Nous ne pouvons qu'espérer que la plèbe se réveille, et qu'elle tape fort du poing sur la table pour un impôt sur la fortune et pour de nouveaux investissements dans la collectivité. "Cela semble toujours impossible, jusqu'à ce qu'on l'ait fait", a dit le véritable Nelson Mandela.

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