Ariel Wizman
Ariel Wizman
Animateur de télévision et comédien
Opinion

14/11/12 à 11:56 - Mise à jour à 11:56

Buzz, polémiques, web : la liberté d'expression devient soviétisation

Les polémiques naissent désormais presque toujours sur les réseaux sociaux et le web. Autour du sapin virtuel de la Grand-Place, de l'émission consacrée à Jade Forest Arnaud Lagardère, du film "L'innocence des musulmans", de la mort de Marion Cotillard dans le dernier Batman, etc, les empoignades se succèdent allègrement. Au point que la liberté d'expression devient sa propre ennemie.

Buzz, polémiques, web : la liberté d'expression devient soviétisation

Il y a la bien-pensance, la judiciarisation des opinions, l'autocensure journalistique, la haine de tout discours complexe ou "intellectuel", le soupçon de snobisme envers le moindre second degré. Il y a les représailles sur Internet et les réseaux sociaux, l'impunité des humoristes au rire castrateur, l'égalité a priori de tous les points de vue. Et puis le "respect" des cultures, des religions, de la laïcité, des femmes, des droits de l'animal et de mille autres choses (à moins d'avoir la carte "Divertissement", qui exonère de tout). De quoi parler ? Et comment ? La diffusion tous azimuts des polémiques ne prend plus désormais que quelques minutes, qui suffisent pour que la liberté d'expression devienne sa propre ennemie.

Dois-je fournir des exemples, de ces indignations éphémères qui donnent l'impression d'une impalpable stagnation des esprits ? Des exemples plutôt que d'autres ? Ce serait à coup sûr faire scandale ! Et voici comment l'agora se transforme en Kremlin, inexorablement. Comme si s'exprimer était devenu une manie individuelle, un épanchement malsain (une "humeur", disaient les médecins de jadis), une sorte d'addiction au café du Commerce et, à l'échelle sociale, une maladie auto-immune, un système tourné vers son autodestruction. Dialectique vicieuse, celle d'une foule qui gronde contre tout et n'en finit plus d'enliser tout débat dans des condamnations instantanées et contradictoires.

Courtoisie, pudeur ou même simple responsabilité étant aux abonnées absentes, il faut reconnaître que la tentation est forte, pour toute personne délicate, de disparaître de la sphère publique. Tentation monacale, appel du désert qui obsède, de plus en plus, les meilleurs de nos esprits. Qui veut d'un couac ? D'un dérapage ? D'un buzz ? Et qui veut vivre dans l'angoisse de ces "verba volant", qui s'élancent de votre bouche, font le tour du monde et vous tuent ? Savez-vous que la qualité d'une information se juge désormais dans certaines rédactions à son potentiel polémique ? Que les magazines people donnent pour mission à leurs intervieweurs de faire "déraper" la célébrité en l'amenant à en citer une autre ? Et qui peut rivaliser avec le Web, ce fauve en liberté, dans le domaine de la prise à partie de chacun par tous ? Nous ne sommes plus à l'époque où cela se constate, mais déjà dans celle où l'on redoute, où l'on sait que parler, c'est risquer la mort médiatique ou l'indignité "googlisée".

C'est pour cette raison que les sociétés les plus avancées sont en voie de soviétisation, au nom même de la liberté. Et ce sont les politiques qui ont commencé, par la mise en avant, toute honte bue, de stratégies personnelles, de rivalités individuelles, aux dépens de la réflexion sur le bien public. Citoyens exemples, leur comportement est depuis longtemps un appel à la mauvaise éducation. A preuve, leur amour de Twitter, dont, fâchés, ils se replient à présent presque tous, piteusement. Il manque un Molière pour décrire l'égarement de l'honnête homme devant cette généralisation de la mazarinade impudique.

Alors, si l'Union soviétique est morte, la Chine pourrait encore s'inspirer du potentiel liberticide du tout-opinion. Magnifique outil de contrôle, la liberté d'expression ! Qui lui reprocherait d'avoir laissé chacun s'épancher, le jour où reviendraient, sans répression, l'autocensure, la prudence intellectuelle et la peur du voisin ? Un jour, à force d'automutilation, nous parviendrons sans doute à être tous inaccessibles à la critique, bien à l'abri, bunkérisés. Jour de notre mutisme démocratique.

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