Olivier Mouton
Olivier Mouton
Journaliste politique au Vif/L'Express
Opinion

14/03/16 à 15:55 - Mise à jour à 15:57

Budget : Charles Michel joue sa survie. Et la nôtre...

Une crise politique n'est pas exclue autour de l'ajustement budgétaire. Car les tensions touchent au coeur nucléaire de la Suédoise. La victime de ce funambulisme budgétaire ? Le citoyen, encore et toujours... Ne faut-il pas changer de modèle ?

Budget : Charles Michel joue sa survie. Et la nôtre...

© Belga

Dans une semaine, jour pour jour, Charles Michel devait partir en Chine. Une première étape symbolique dans sa volonté de redorer l'image de la Belgique à l'étranger. Cacophonie budgétaire oblige, le Premier ministre a été contraint de reporter son périple de quelques jours. Il laissera dans un premier temps le soin au sémillant secrétaire d'Etat CD&V Pieter De Crem de redorer notre blason. Le vice-Premier MR Didier Reynders a, lui, annulé sa participation à la mission économique princière en Indonésie. C'est dire que l'heure est grave. Pour la coalition. Et pour les citoyens.

Au lieu de vanter les mérites de notre chocolat et de nos bières, Charles Michel et Didier Reynders vont tenter de sauver la crédibilité de la coalition au pouvoir. Une fameuse gagure. Car le conclave budgétaire 2016 sera loin d'être une formalité et il touche au coeur nucléaire de la Suédoise. Les discussions commencent ce lundi en fin de journée pour trouver quelque 2,1 milliards d'euros - un montant provisoirement définitif après plusieurs jours d'errements dans les calculs. Pour la première fois, on a évoqué ouvertement la possibilité d'une crise politique, tant les tensions entre les partenaires de la coalition - N-VA et CD&V, surtout - sont vives. Le leader nationaliste Bart De Wever, jamais avare d'une saillie, a ouvertement demandé s'il y avait encore une volonté politique de réussir.

La Suédoise est au bord du gouffre, essoufflée, minée par les rivalités intra-flamandes. Et le MR, désormais, se demande si l'expérience est susceptible d'être reproduite. Dans la presse resurgit le terme de "kamikaze"...

Mais au-delà de ces considérations "politiciennes", le "cirque" de cet ajustement budgétaire a de quoi laisser le citoyen sceptique.

Au sujet de ce gouvernement fédéral, tout d'abord. La coalition "MR - N-VA" - pour reprendre la formule caricaturale de l'opposition francophone - avait fait de la bonne gestion ("goed bestuur" en néerlandais) sa marque de fabrique. Rigueur budgétaire, réformes structurelles, relance socio-économique : on allait enfin diriger le pays de main ferme. Les circonstances sont certes passées par là - les attentats en Europe, la crise des migrants... -, mais force est de constater que l'on est loin du compte : les dérapages sont permanents. L'ancien Premier ministre PS Elio Di Rupo ne cache d'ailleurs pas sa soif de revanche en qualifiant le N-VA Johan Van Overtveldt, fragilisé, de "pire ministre des Finances". Même le CD&V hurle au loup, dans sa logique de "participopposition".

En réalité, c'est la dynamique même de l'équipe Michel qui est mise à l'épreuve, sa foi dans un libéralisme susceptible de doper l'économie. Et son fondement même : l'effet retour, ou la conviction que la création d'activités finira bien par porter ses fruits et rapporter des recettes susceptibles de sauver la sécurité sociale. Voilà pourquoi le tax-shift, à hauteur de trois milliards, n'est pas financé : il devrait... s'autofinancer. C'est un pari fait à la lumière d'une législature longue de cinq ans, oui, mais après un an et demi, la tension croit au sujet de ses premiers résultats. Et la confiance en la N-VA pour atteindre cet objectif commence à décliner - on ne parle pas d'une provocation sécuritaire ou institutionnelle supplémentaire, mais bien de fondement du projet.

C'est un funambulisme budgétaire qui est à l'oeuvre...

Les longues discussions de cette semaine auront en outre de quoi laisser les citoyens circonspects avec leur nouvelle litanie de mauvaises nouvelles. Car finalement, nos dirigeants osent-ils un discours courageux appelant à un changement de paradigme ? L'austérité budgétaire est notre quotidien depuis plus de deux générations. Guy Verhofstadt, Baby Thatcher, avait été qualifié de "Monsieur Non" à la fin des années 1980 tant il refusait toute dépense nouvelle. Jean-Luc Dehaene, quand il était Premier ministre, avait fait des 3% de déficit un objectif budgétaire et des 60% de dette un Sésame pour un avenir plein de prospérité au sein de l'Union monétaire européenne.

Plus récemment, Elio Di Rupo promettait du sang et des larmes avec 22 milliards d'économies pour sortir la tête de l'eau. Enfin... Mais sous cette législature, les milliards s'envolent à nouveau. L'économiste Jean Hindriks (UCL) rappelait en outre dans Le Soir que "la fin de la législature sera difficile" en raison du coût du vieillissement de la population.

Nous avons beaucoup trop dépensé par le passé et l'ardoise ne cesse d'être salée. Charles Michel dit travailler pour ses enfants, pour les générations futures. Sans doute est-il sincère. Il reconnaît que le chemin à parcourir sera pénible, qu'il exigera un effort de tous... Mails il ne veut pas - ou il ne peut pas - avouer que nous devrions changer de modèle, cesser de croire en une croissance exponentielle qui ne reviendra plus, pour mettre nos énergies dans une Belgique plus durable.

Ce travail, ce sera peut-être celui d'une autre coalition, plus tard, s'il est encore temps.

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