Bart  De Wever
Bart De Wever
Bart De Wever est bourgmestre d'Anvers et président de la N-VA.
Opinion

25/06/13 à 15:49 - Mise à jour à 15:49

Bart De Wever: "Ma vision de l'enseignement"

Ma vision de l'enseignement est assez claire. Du moins pour un certain nombre de personnes qui s'estiment capables de mieux expliquer ma vision que moi. En résumé, je rêverais d'écoles homogènes sur le plan ethnique - blanches bien entendu - autour du clocher de l'église où "les élèves forts" se voient dispenser 13 heures de latin et de grec par semaine jusqu'à ce qu'ils connaissent par coeur l'intégrale des Bátrakhoi (Les grenouilles) d'Aristophane et qu'ils n'oublient jamais qu'une grenouille antique coasse brekèkèkèks koaks koaks. Quant aux "élèves faibles", il faut les exiler vers les écoles ghettos où ils apprendront à creuser des trous avant de rejoindre le marché du travail à peine préparés.

Bart De Wever: "Ma vision de l'enseignement"

© Layla Aerts

J'ai très mal supporté cette image véhiculée par certains. Cette dichotomie totalement déplacée entre élèves "forts" et "faibles". Comme si cela existait. Si j'ai retenu quelque chose en latin, c'est bien suum cuique : chacun le sien. Chacun peut exceller en quelque chose, il importe de mettre ses talents en oeuvre. Et pourtant, ce fort-faible a été présenté comme une réalité indéniable. Et la seule façon d'abolir cette distinction était de modifier les structures de l'enseignement. En donnant à tous les élèves - quels que soient leurs dons et talents - exactement la même chose dans les mêmes orientations.

Dans ce débat, j'ai perçu l'une des erreurs de raisonnement les plus fondamentales intimement liées à la culture d'Europe occidentale depuis les écrits de Jean-Jacques Rousseau. À savoir l'illusion que les structures déterminent les gens. Dans son Discours sur l'origine et les fondements de l'inégalité parmi les hommes, Rousseau a développé la pensée que l'homme naît comme un être moral supérieur intrinsèquement bon, mais se corrompt par les structures sociétales. En changeant les structures, l'homme retourne de lui-même à son état de nature.
Rousseau a formellement appliqué sa pensée à l'enseignement. Ses romans de la série Émile, ou de l'éducation ne peuvent pas être considérés comme de véritables guides d'éducations et les méthodes pratiquées par le professeur - qui tout à fait par hasard s'appelle Jean-Jacques -sont tout sauf recommandables.

Cependant, les livres ont influencé les premières générations de pédagogues et plusieurs idées se sont retrouvées au coeur de la pédagogie. Limiter l'autorité au minimum absolu, l'effacement des différences et laisser l'élève se débrouiller seul - sous le prétexte de liberté - tout cela se retrouve dans Émile.

Je pars d'un autre concept. À savoir l'idée que les institutions (telles que notre enseignement) résultent d'une expérience humaine construite depuis des années et transférée aux nouvelles générations par les structures. Et bien sûr, de telles structures doivent être adaptées aux époques en mouvement perpétuel. Et il va de soi que de telles structures ne sont pas sacro-saintes - finalement l'expérience, c'est tout simplement l'addition de nos propres stupidités. Mais ceux qui veulent se débarrasser des structures existantes et les remplacer par un modèle élaboré par des savants installés entre les quatre murs d'un bureau sont punis par la réalité.

Top mondial

Si nous modifions l'enseignement flamand, il faut agir avec la plus grande circonspection. Comme notre enseignement fait toujours partie du top européen et mondial, nous devons faire preuve de subtilité, de précision et de soin. En effet, de nombreux défis sont en jeu. Nous sommes un pays sans matières premières naturelles ni grandes surfaces agricoles. Une population hautement qualifiée, innovante et compétente en matière de technique est la seule chose que nous ayons à offrir dans un monde très compétitif. Sans enseignement de qualité, nous sommes perdus. Il est nécessaire de détecter et de résoudre les points faibles de notre enseignement. Ces points faibles sont suffisamment connus. Les sciences et la technique ne bénéficient pas de suffisamment d'attention et les élèves ne choisissent pas assez souvent ces orientations. Ils choisissent des sections ne correspondant pas à leurs capacités, compétences ou intérêts qui n'offrent pas de perspective d'emploi. Et de nombreux élèves font face à un retard scolaire.

Cependant, ces problèmes ne sont pas dus aux structures. La connaissance imparfaite de la langue d'enseignement joue un rôle beaucoup plus important. L'immigration rend notre population d'élèves de plus en plus hétérogène, c'est la réalité inévitable.

Mais les élèves disposant de suffisamment de capacités intellectuelles n'arrivent pas à s'approprier la matière parce que leur néerlandais est insuffisant. Et cela les prive de toute opportunité de mobilité sociale. L'environnement social exerce également une influence sur les prestations scolaires. Selon une étude de la KU Leuven, les enfants de parents divorcés voient réduire leur chance d'obtenir un diplôme de l'enseignement de supérieur de 45 pour cent. Si les parents divorcent avant les 12 ans de l'enfant, celui-ci a plus de chance d'aboutir dans le réseau professionnel que dans le réseau général. Il faut donc prévoir un encadrement. En outre, les sciences et la technique ne bénéficient pas du même statut que les mathématiques ou le français, ce qui fait que ces matières sont sous-évaluées. Et l'orientation n'est pas suffisamment basée sur les compétences des élèves.

Connaissances linguistiques

Voilà les problèmes de notre enseignement. Et plutôt que de grandes réformes structurelles, ces problèmes demandent une série de mesures ciblées qui améliorent la qualité de l'enseignement. La réforme de l'enseignement y répond. Ainsi, nous renforçons les connaissances linguistiques par des screenings des élèves lorsqu'ils passent d'un degré à un autre, des trajets linguistiques dans les écoles, de l'immersion linguistique, du néerlandais obligatoire après les heures, des cours de langue pour les parents... En primaire, les sciences et la technique deviendront une branche séparée enseignée par des professeurs spécialisés, afin que les élèves puissent faire un choix positif quand ils passent au secondaire. Les directions non liées au marché de l'emploi ou à l'enseignement supérieur sont réorientées ou supprimées. Il y aura un test d'orientation à la fin du secondaire, afin que les parents et les élèves sachent quelles possibilités d'études sont réalistes. Finalement, le rôle des CLB (l'équivalent flamand des PMS, NDLR) sera revu, parce qu'il est clair que l'orientation d'études ne se déroule pas sans heurts.
Notre enseignement doit continuer ce parcours. Pas en se focalisant sur les structures, mais en renforçant les personnes.

L'enseignement relève d'un travail de personnes, pas de structures. C'est un corps de professeurs travailleurs et motivés qui rend notre enseignement solide et qualitatif. Il faut défier les élèves à se surpasser au sein de leurs compétences et leurs talents. On n'y arrivera pas en baissant le niveau pour que tout le monde puisse suivre et en isolant des élèves dans certains domaines. Ni en limitant la liberté de choix des écoles. Il est naïf de croire que les nouvelles structures n'élèveront pas de nouvelles barrières et ne colleront pas d'étiquettes aux élèves.

Et pour ce qui est de mon latin. "Le latin est si ennuyeux, monsieur le curé" s'entend dire Daens dans le film éponyme. Mais au lieu de faire décliner les cas comme un perroquet à son élève, Daens lui construit un théâtre. Il l'entraîne vers la république tardive pour l'installer dans le siège du sénat de Cicéron, témoin de première ligne du complot catilinaire. Pleinement convaincu, la grosse tête déclame Quousque tandem abutere, Catilina, patientia nostra? avant de passer sans transition à la déclinaison de la déclinaison de rosa, rosae, rosae, rosarum ... C'est l'essence de notre enseignement. Et il ne s'agit pas de latin. Ni de mathématiques ou de sciences. Ni de bois, de construction ou de métal. Il s'agit de professeurs et de directions qui donnent le meilleur d'eux-mêmes pour chercher l'excellence de leurs élèves. Plus est en nous.

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