Paul Forget
Paul Forget
Etudiant en droit à l'Université Saint-Louis
Opinion

14/06/16 à 10:04 - Mise à jour à 10:04

Avortement : c'est l'heure du bilan

Ce jeudi, la proposition de trois députées socialistes d'étendre le délai légal de l'avortement et d'extraire totalement celui-ci du Code pénal sera débattue à la Chambre. Une proposition inconsciente et déconnectée de la réalité.

Avortement : c'est l'heure du bilan

© DR

Au Parti Socialiste, l'heure est grave. La concertation sociale est à feu et à sang, le parti vogue comme un bateau ivre, enlisé dans d'interminables querelles de vieux chefs, tandis que le PTB n'en finit pas de tailler des croupières à son grand frère socialiste. Qu'importe ! Voici que Laurette Onkelinx, Karine Lalieux, Fabienne Winkel ont dégotté un sujet vraiment important, celui sur lequel la majorité des Belges réclament à cor et à cri une autre politique, celui qui va sonner le renouveau du parti... Que dis-je ? Il n'en est rien malheureusement ! À défaut de se sortir de la mélasse sociale, les édiles socialistes ont choisi un moyen bien plus facile : allumer un contre-feu éthique. Et force est de constater qu'en demandant la sortie totale de l'avortement du Code pénal et l'augmentation de son délai légal, c'est encore une fois une posture idéologique qui est adoptée, bien peu en phase avec les préoccupations des Belges, ni même la réalité des faits.

En 20 ans, le nombre d'avortements a doublé

"On constate qu'il n'y a pas eu d'explosions d'IVG depuis 26 ans", déclare l'élue lasnoise. Des déclarations pourtant démenties par les faits. Julie Harlet (Femmes Prévoyantes Socialistes) le rappelait l'an passé : les chiffres de l'avortement augmentent. Dans les centres des FPS, 1284 IVG en 2012, 1354 en 2013 et 1369 en 2014. On parle d'une augmentation de près de 4 % par an. On est donc bien loin de la stabilité qu'on nous présente : d'après les chiffres officiels en 1993, on a pratiqué un peu plus de 10.000 avortements, en 2013, 21.500... et autant de drames humains. Si comme l'indique à très juste titre Laurette Onkelinx, l'avortement "laisse souvent des séquelles", ne conviendrait-il pas d'essayer d'en faire baisser le recours ?

En décalage avec la jeunesse

Pourtant, en juillet 2012, le Conseil de la Jeunesse demandait dans un avis très discuté que les conditions énoncées dans la loi de 1990 pour pratiquer l'avortement soient "scrupuleusement respectées", "dans l'intérêt psychologique et médical des jeunes femmes". Il s'agissait pour une partie des membres de cet organe représentatif élu en communauté française de reconnaître que l'IVG "ne peut être réduite à la disposition par la femme de son propre corps" parce que sans remettre en cause l'idée que la femme est concernée par sa grossesse, le bon sens rappelait à ces jeunes qu'il fallait aussi tenir compte de l'enfant... Bref, faire passer l'avortement à 14 semaines - alors même que les 12 semaines sont une frontière éthique qui a toujours fait consensus au sein des professionnels - et l'extraire du Code pénal est en décalage avec la jeunesse, soucieuse, non de mettre en oeuvre un agenda idéologique, mais bien en phase avec la réalité : un cadre est à tout le moins nécessaire.

Du côté des experts, le son de cloche est également différent

Du côté des experts, le son de cloche est également différent. La commission fédérale d'évaluation de la loi, quant à elle, notait en 2011 que "le choix de l'IVG est souvent dicté par une précarité sociale, économique, ou une pression culturelle. Si elles en avaient eu la possibilité, les femmes auraient mené leur grossesse à terme" (1). Il est à ce titre étonnant que Ms Onkelinx, Lalieux et Winkel ne s'en prennent pas plus à cette entrave patente et quotidienne à la liberté des femmes qu'elles prétendent tant chérir. Il est vrai que la résolution de ces problèmes demanderait des efforts autrement plus importants. La prolongation du délai a beau avoir une portée éthique et symbolique, elle ne coûte en effet que peu d'efforts et permet de s'offrir bon marché une étiquette de féministes qui n'en est pas une.

Outre-Quiévrain, Simone Veil, pourtant à l'origine de la dépénalisation, insistait en 2007 sur un autre aspect de l'avortement, qu'"il est de plus en plus évident scientifiquement, que dès la conception, il s'agit d'un être vivant" dans un entretien donné à un journaliste du Figaro (2). Un aspect de la question qu'il n'est certes guère populaire d'évoquer aujourd'hui, mais qui devrait nous inciter à moins de légèreté au moment de légiférer sur ce sujet qui nous touche tous : la Vie.

La contraception n'est pas une réponse

L'idée selon laquelle inciter toujours plus à la consommation de contraceptifs permettra d'éviter l'avortement est largement démentie par les faits. Jamais on n'en a consommé autant ; jamais il n'y a eu autant d'avortements. En réalité, même les plus fervents défenseurs de la planification familiale ont dû reconnaître que cette politique est un échec. Les chiffres de la commission fédérale d'évaluation ne mentent pas : près de deux tiers des femmes qui ont eu recours à l'IVG en 2011 utilisaient un moyen de contraception.

Tout autre chose ? C'est possible

Beaucoup d'entre nous, y compris à la Marche pour la Vie, avons des proches qui ont connu l'avortement, et l'ont souvent vécu de manière douloureuse. La plupart du temps, l'avortement n'est pas le résultat d'un choix, mais celui d'une pression de son entourage. Des solutions existent, pourquoi la Belgique ferait-elle l'impasse de les proposer courageusement ? Davantage d'aides aux mères désireuses de garder leur enfant, une simplification des procédures d'adoption, l'accouchement sous x, une réelle responsabilisation des pères... Les possibilités sont nombreuses. Personne n'avorte de gaieté de coeur ! Ayons donc l'audace de commencer à proposer de meilleures alternatives, afin que de réclamer le libre choix des femmes ne demeure pas le slogan vain qu'il est devenu aujourd'hui.

Voilà qui à mon sens serait une tâche beaucoup à la mesure du Parti Socialiste, plutôt qu'une réforme téléphonée et sans intérêt pour la population. Tout autre chose ? C'est possible !

(1) Rapport de 2007 de la Commission fédérale d'évaluation de la loi dépénalisant l'avortement, p. 52.

(2) Entretien à TVMag, 14 juin 2007, http://tvmag.lefigaro.fr/programme-tv/article/television/31501/simone-veil-l-avortement-est-une-question-ethique.html

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