Lucas Bernaerts
Lucas Bernaerts
Membre du Bureau d'Ecolo j
Opinion

28/02/17 à 09:28 - Mise à jour à 09:30

Assez de paroles, il est temps de se mettre au travail madame Demir !

"Dans votre nouveau statut de Secrétaire d'Etat, votre rôle ne sera plus de tirer sur tout ce qui bouge pour vous profiler suffisamment à droite, mais plutôt de travailler à trouver des solutions pour améliorer la vie de tous les habitant.e.s de ce pays."

Assez de paroles, il est temps de se mettre au travail madame Demir !

© Belga

Chère madame Demir,

Ces derniers jours, vous faites la une de l'actualité. Issue d'une famille modeste, vous avez gravi les échelons un à un pour devenir secrétaire d'État à la Lutte contre la pauvreté, à l'Égalité des chances, aux Personnes handicapées et à la Politique scientifique. Je voudrais commencer par vous dire mon admiration devant un tel itinéraire. Vous vous en doutez bien cependant, l'objectif de cette lettre n'est pas seulement de vous féliciter, mais aussi et surtout de vous mettre face à vos nouvelles responsabilités.

Bart de Wever et vous-même l'avez clamé haut et fort dans la presse : vous, Zuhal Demir, êtes l'exemple parfait d'une femme d'origine immigrée et "issue de la cité de Genk" qui a saisi les chances que lui a offertes la Belgique. Ou peut-être plutôt la Flandre, dans les mots de Bart De Wever. Selon vous, les personnes issues de milieux défavorisés ne devraient pas se complaire dans le rôle de la victime. Je suis moi-même un Schaerbeekois pure souche, privilégié, mais bien placé pour savoir que tous les jeunes de mon quartier ne connaitront pas le même sort que vous. J'en côtoie au quotidien, des jeunes hommes et des jeunes femmes bruxellois.e.s né.e.s dans un contexte extrêmement difficile et qui, pourtant, mènent leur barque au moins aussi bien que moi, si pas mieux. Tous ne s'en sortent cependant pas, et bien loin de moi l'idée de le leur reprocher. D'accord, la discrimination n'est pas toujours la seule raison d'un éventuel échec, mais elle joue encore bien trop souvent. C'est d'ailleurs l'une des raisons pour lesquelles j'ai tant voulu m'engager en politique : je rêve d'un monde où tous les Schaerbeekois.es, tous les Bruxellois.es et tous les citoyen.ne.s du pays naîtraient dans les mêmes conditions et avec les mêmes perspectives d'avenir.

Dans votre nouveau statut de Secrétaire d'Etat, votre rôle ne sera plus de tirer sur tout ce qui bouge pour vous profiler suffisamment à droite, mais plutôt de travailler à trouver des solutions pour améliorer la vie de tous les habitant.e.s de ce pays. Du moins, en théorie. Dès lors, plus question de vous dire effrayée par l'arrivée de tous ces réfugiés musulmans en Belgique, "incapables de s'adapter aux normes et aux valeurs de notre pays", ni de plaider pour la suppression des allocations de chômage dans le temps. L'attaque en règle de la N-VA contre Unia, l'ancien Centre pour l'égalité des chances, de ce week-end est un pas dans la mauvaise direction.

Gardez du temps et de l'énergie pour vos deux autres principales compétences : les personnes handicapées et la politique scientifique. Dans le premier domaine, votre prédécesseure, Elke Sleurs, a immédiatement montré son mépris envers les personnes handicapées en ne daignant même pas traduire en français correct sa note de politique générale. Dans le deuxième, madame Sleurs s'en est donné à coeur joie pour démembrer et fragiliser en silence de grandes institutions scientifiques du pays et Belspo, l'administration de référence dans le domaine. Même si son bilan est bien pauvre, vous avez logiquement réclamé quelques semaines pour vous plonger dans les dossiers de madame Sleurs. Pourtant, vous avez paradé dans la presse et à la télévision ce week-end pour vous en prendre à Unia, qui est avant tout une institution fédérale. Plus de travail, moins de discours clivants : c'est ce que les citoyen.ne.s de ce pays sont en droit d'attendre de vous.

Vu l'incompréhensible éclatement des compétences dans vos domaines de travail, vous ne disposez certes pas de tous les leviers nécessaires. Permettez-moi tout de même de vous proposer plusieurs pistes, presque gratuites et immédiatement applicables : l'instauration de mystery calls (1), de contrôles en conditions réelles et de l'anonymisation des CV pour débusquer les entreprises coupables de discrimination ainsi que la mise en place de quotas, dans les entreprises cotées en bourse comme dans les gouvernements du pays. Sans constituer un remède de fond, ces mesures formeraient déjà un remède efficace contre des symptômes de différentes formes de discrimination bien réelles. Les tests en condition réelle seraient la première étape parfaite : un.e fonctionnaire pourrait se faire passer tout à tour pour une personne (d'origine) étrangère puis pour un.e Belge "pure souche" et constater les différences de traitement avant de prendre des sanctions le cas échéant. Dans une étude à ce sujet, des chercheurs de l'Université de Gand ont utilisé une telle méthodologie en appelant des agent.e.s immobiliers avec des résultats sans appel : de 26%, la part d'agent.e.s immobiliers coupables de discrimination est passée à 10% lors d'un second appel après qu'ils aient été rappelés à l'ordre en douceur. Pour la N-VA, le travail est la meilleure manière de sortir des milieux précarisés. Il est temps donc de s'attaquer également aux discriminations sur le marché du travail, dans ce cas. J'espère de tout mon coeur que ces quelques semaines vous feront ouvrir les yeux.

Je vous souhaite beaucoup de courage madame Demir. Vous avez beaucoup de pain sur la planche. N'oubliez pas que ce n'est pas le cas de tout le monde.

Lucas Bernaerts, membre du Bureau d'Ecolo

(1) Les mystery calls se rapprochent très fort des "clients mystères". Des fonctionnaires seraient chargés d'appeler des entreprises avec une demande discriminatoire pour voir la façon de réagir de l'entreprise. En cas d'infraction, ils pourraient servir de preuve en justice.

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