Christine Laurent
Christine Laurent
Rédactrice en chef du Vif/L'Express
Opinion

30/04/10 à 10:16 - Mise à jour à 10:16

Arme fatale

Arme fatale

Par Christine LAURENT

Il ne doute de rien, et surtout pas de lui. La force tranquille d'un sauvageon qui vient d'envoyer, sans regret aucun, valdinguer un gouvernement. Un Héphaïstos version IIIe millénaire qui fait voler en éclats tous les codes politiques de vétérans foudroyés par tant d'audace. Désordre dans le sérail pris de vertige, le sourire angélique du tout récent élu président de l'Open VLD lui donnant subitement la chair de poule. Il n'a donc pas peur, Alexander, il ose, entraînant dans son sillage un pays jusqu'aux limites de l'absurdité.

A-t-il prémédité son coup depuis décembre dernier, comme le pensent certains? Ou bien a-t-il improvisé, en dernière minute, habité par une intuition fulgurante? L'avenir, peut-être, le dira. De fait, De Croo Junior a pris tout le monde de court. Y compris les nationalistes flamands pourtant spécialistes des provocations et des petites phrases choc. Tous dépassés et sur leur propre terrain.

"Je ne suis pas celui qui a tiré la prise du disco bar", se défend aujourd'hui le pétroleur, pas intimidé pour deux sous. De fait, c'est bien le CD&V, Herman Van Rompuy et Yves Leterme en tête, qui, dès 2007 en effet, avaient joué avec le feu. Un jour ultra-radical, le lendemain consensuel, le parti s'est imposé tant au niveau régional flamand qu'au fédéral. Peeters, Leterme, Van Rompuy, Vanackere... il a raflé la mise. Trop is te veel pour l'Open VLD! Plus question de s'embourber dans l'économico-social. Encouragé sans doute par une partie de la diaspora de l'ex-Volksunie infiltrée dans le parti, Alexander De Croo s'est alors laissé aspirer par la machine communautaire flamande. Un pur calcul électoraliste dans une Flandre malade de son nationalisme.

Une solution tout de suite! Deadline, ultimatums, subitement, le pyromane s'accommodait mal des négociations tout en nuances et en rafistolages qu'exigeait la résolution du problème BHV. Résultat, le dossier est reporté de fait... aux calendes grecques! Drôle de logique, in fine. "L'Open VLD est plus irresponsable que la N-VA", dénonce Vincent de Coorebyter, le directeur du Crisp. Mais le jeune De Croo veut voir loin. Dans un paysage politique flamand atomisé, radicalisé, à l'électorat de plus en plus volatil et sous la pression constante des médias, sa manoeuvre à la hussarde vise à replacer son parti en pole position sur l'échiquier. Peu importent les dégâts collatéraux, la Belgique risquant sa survie sur ce volcan flamand.

"Que voulons-nous encore faire ensemble?", s'interrogeait à juste titre lundi soir le président du MR, Didier Reynders. "Nous ne voulons plus être sympas", rétorquait le député CD&V Hendrik Bogaert. Bye-bye Belgium? Pas sûr, mais nul doute qu'il faudra bel et bien redéfinir un contrat national. Sur quelles bases, quels modèles, quelle solidarité? "Le pays a encore un sens, on a plein de choses en commun, la culture [sic], les liens économiques...", prétendait, mardi encore, De Croo Junior. Certes. Mais passé le tintamarre revendicatif et les effets de musculation, quelles négociations possibles?

Nul doute que le coup de poker de l'apprenti sorcier va laisser des traces, accélérant ainsi un processus centrifuge latent. En route vers le confédéralisme? Sans doute, tant il paraît impensable pour le sud du pays de subir encore les oukases de partis flamands en état de nervosité permanente, obsédés par la crainte fantasmagorique d'une progression francophone sur leur territoire sacralisé il y a quarante ans.

Un remodelage inévitable pour un pays aux multiples lignes de fracture et qui va demander de l'imagination, de la créativité... et beaucoup de courage!

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