Nicolas de Pape
Nicolas de Pape
Journaliste
Opinion

26/11/15 à 13:57 - Mise à jour à 13:57

Après le carnage, ne pas persévérer dans l'erreur

Après le 11 septembre français, " planifié en Syrie, organisé en Belgique et perpétré en France avec des complicités françaises ", selon les mots du président François Hollande, on en sait un peu plus sur la physionomie de notre ennemi, l'Etat islamique (EI).

Après le carnage, ne pas persévérer dans l'erreur

© Reuters

Comme l'ont confirmé plusieurs anciens juges anti-terroristes comme Marc Trevidic, chercheurs éclairés, intellectuels musulmans modernistes, l'Etat islamique (EI) recrute jeunes hommes et jeunes femmes par milliers au Grand Moyen-Orient et en Europe. L'organisation peut remplacer au fur et à mesure ses soldats morts au combat. On a laissé grandir l'EI jusqu'à ce qu'il devienne une hydre puissante. Elle est dotée d'un trésor de guerre qui lui rapporte plusieurs millions de dollars par jour, contrôle un territoire grand comme le Portugal et dispose d'une armée constituée de 30.000 soldats avec notamment des chars américains cédés à l'Irak. Elle a une capitale, Raqqa, une communication, un magazine officiel en arabe et en anglais, des informaticiens et des experts en réseau sociaux.

En France, face aux 10.000 fonctionnaires de la DGSI (100 par département seulement), le nombre de fichés "S" n'est pas connu avec certitude : au Petit Journal de Canal Plus, Manuel Valls parle de 20.000 dont 10.700 liés au djihadisme alors que le chiffre avancé par Laurent Wauquiez (Les Républicains) tournait autour 4.000 djihadistes présumés sur 10.000. Jusqu'à récemment, ils se promenaient en toute liberté. D'autres ne sont pas fichés et échappent au radar. En Belgique, la Sureté de l'Etat ne pouvait jusqu'à récemment screener qu'un terroriste présumé sur trois.

On sait maintenant que la théorie du loup solitaire ne tient plus : on est face à des groupes structurés soudés par des liens d'amitié ou familiaux, hiérarchisés et organisés. Des propriétaires de débits de boisson ou de night-shops sont soupçonnés de blanchir l'argent du terrorisme (le café des Abdeslam a été récemment perquisitionné). Le célèbre logeur qui est devenu viral sur les réseaux sociaux est soupçonné d'avoir offert une planque aux terroristes survivants qui s'apprêtaient à se faire sauter dans le quartier de La Défense.

Didier Reynders a déclaré sur la chaîne ABC, que 10 personnes dangereuses se terrent en Belgique prêtes à frapper, mais le ministre a précisé ensuite avoir été mal interprété. L'apprendre sur une chaîne étrangère ajoute à la confusion. A cet égard, la France se révèle plus efficace : aux hommes politiques les grandes phrases, au procureur de la République les avancées de l'enquête.

Prévenir une attaque est complexe dans nos sociétés ouvertes et libertaires. Elles sont particulièrement vulnérables à de tels ennemis de l'intérieur.

Leur prosélytisme prospère sur internet, mais aussi dans les librairies spécialisées, à Saint-Denis comme à Molenbeek. On n'y vend pas Les Mille et une Nuits ni les meilleurs romans de Yasmina Khadra ou Kamel Daoud mais le poison qotbiste né il y a un siècle. Cette idéologie islamiste, à la source de tous nos maux, se répand à coup de pétrodollars qu'on alimente chaque fois qu'on remplit le réservoir de notre voiture.

Il est urgent d'investiguer la manière dont la secte Daesh (car c'est de cela qu'il s'agit) transforme de jeunes décervelés, musulmans ou convertis, en bombes humaines via l'entourage, en prison, sur la Toile, ou dans des mosquées salafistes qui ont pignon sur rue. Dans le portrait de Brahim Abdelsam qu'en fait son ex-femme (Het Laatste Nieuws, 18/11), le kamikaze n'a pas le profil d'un sociopathe : petite frappe, électricien raté, mais pas mauvais bougre, de parents ouverts et modernes. Comment est-ce possible ? Abdelhamid Abaaoud, "cerveau" des attentats de Paris, qu'on a montré transportant sans aucun pathos des cadavres comme on le ferait de sacs-poubelles paraît, par contre, plus atteint psychiquement.

La descente aux enfers (car c'est bien leur destination finale) des djihadistes suit presque toujours un cheminement semblable, comme l'explique Farhad Khosrokhavar, professeur à l'EHESS-CNRS (Le Point n°2254, 19/11) : une enfance sans histoire, une adolescence difficile, une vie adulte vide de sens, une bonne dose de victimisation, un narcissisme exacerbé et enfin une "renaissance" après un passage par les camps d'entraînement de Daesh. Autrement dit, "la radicalisation précède l'islamisation".

Bien que la composante ultime de l'EI fasse plus penser au terrorisme d'extrême gauche comme la Rote Armee Fraktion qui a frappé l'Europe dans les années 70 et 80, on est bien face à éléments fascisants. Mais en plus, L'EI a une dimension mortifère et millénariste. Son dessein est d'anticiper la fin du monde. C'est "Viva la muerte", plus une dose de Captagon, Call of Duty mais en vrai.

Sommes-nous tous coupables d'attentisme, comme le clament certains ?

Il est certain que par électoralisme, certains hommes politiques ont fermé les yeux en recouvrant les problèmes d'un grand voile. La "doctrine Moureaux", appliquée bien au-delà de Molenbeek, faite d'accommodements déraisonnables a débouché sur une sorte de religion du déni : par définition, les électeurs ouailles ne pouvaient qu'être bien intentionnés.

Politiques et universitaires ont joué aux "idiots utiles de l'islamisme".

Il ne fallait pas désespérer les cités immigrées déjà socialement fragiles. Comme naguère, ces intellectuels sartriens qui cautionnaient les horreurs du régime soviétique pour "ne pas désespérer Billancourt", c'est-à-dire la classe ouvrière de l'époque, face au patronat et au capitalisme. L'enfer est pavé de bonnes intentions : à l'arrivée, ces populations suscitent aujourd'hui encore plus de méfiance. Habiter Molenbeek fait désormais tache sur un CV et c'est injuste.

Depuis 25 ans, quiconque se posait des questions était relégué, y compris par nous les journalistes, dans le camp xénophobe. On a perdu un temps précieux alors que depuis longtemps on sentait ce qui se tramait.

La stratégie ? Ne jamais agir, mais réagir aux événements, après l'inéluctable.

Ce qui était interdit ou impossible hier relève, 130 morts plus tard, de l'évidence, comme renoncer à la guéguerre froide contre Vladimir Poutine, devenu subitement notre allié ces dernières semaines ou assigner à résidence les personnes rentrant de Syrie...

Aujourd'hui, sortir du déni est une priorité. Il faut faire le ménage, fermer les mosquées radicales, expulser les prêcheurs de haine. Les populations ghettoïsées, premières victimes de la délinquance protéiforme, sont demandeuses. La commission contre le terrorisme et un FBI européen vont dans la bonne direction.

Il faut aussi être plus sélectif face aux nouveaux arrivants. Avant d'en faire nos compatriotes, veillons à ce qu'ils partagent le socle intransigible de valeurs européennes : laïcité, égalité des sexes, respect de l'autre, liberté d'expression, droit au blasphème et à l'apostasie. C'est leur épargner un choc des cultures salutaire et constitue un bon test pour une intégration future.

Ce sont les préalables indispensables pour que, demain, nous ne nous jetions pas les uns contre les autres. Le piège tendu par les dirigeants de Daesh est trop grossier pour qu'on tombe dedans.

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