Christine Laurent
Christine Laurent
Rédactrice en chef du Vif/L'Express
Opinion

23/08/13 à 09:59 - Mise à jour à 09:59

Apprentis sorciers

Ras-le-bol, il en a vraiment ras-le-bol ! En vrac, des pédagogues (des "mérules"), des ministres malades "d'un trouble obsessionnel compulsif", des inspecteurs, ces "ayatollahs" des compétences, autant d'acteurs qui ont mené, selon lui, l'enseignement à sa ruine.

On l'aura compris, Frank Andriat n'est pas un tendre. Mais trop, c'est trop ! Quand les digues lâchent, la colère déborde, emportant tout sur son passage, cartables, crayons, tableaux et tout le tintouin ! Une véritable dévastation qu'on espère libératrice. Du moins pour lui. Parce que pour les victimes de son ire, c'est une tout autre chanson.

Trois décennies d'enseignement pour en arriver là ! Parce qu'à lire son livre pamphlet, dont nous publions en exclusivité plusieurs extraits cette semaine, dans les écoles, c'est simple, plus rien ne va. "Mon métier n'est plus ce qu'il était ; en des sphères où l'on rêve l'école, lentement, patiemment, et semble-t-il passionnément, on la détruit", affirme-t-il. Les fautifs ? Les "penseurs en chambre", déconnectés du réel, tous ceux qui "cassent les profs" plus qu'ils ne les soutiennent, un peu les parents, quand même, qui n'acceptent plus leur autorité. Et aussi, surtout ?, les politiques "souvent incompétents en la matière et qui souffrent d'une maladie particulière : la décrétitude", entendez la multiplication des décrets qui se contredisent les uns les autres, semant ainsi une belle pagaille. "En Wallonie et à Bruxelles, il est surprenant de constater que ce sont presque toujours des femmes ministres qui, durant les vingt dernières années, se sont rendues responsables de cette situation. Des femmes au centre et à gauche de l'échiquier politique, qui plus est !" s'emporte Andriat. Un réquisitoire sans merci, une condamnation sans appel. "Nostalgie déplacée, mauvais combat, trop de haine pour peu d'arguments", lui retoquent dans nos colonnes les principaux visés. "Le pamphlet est l'arme de ceux qui ont découvert l'erreur, pas encore la vérité", rappelle l'un d'entre eux. Certes. Mais si Andriat avait quand même un peu (beaucoup ?), raison ? Et s'il avait le mérite de poser les bonnes questions en secouant enfin le cocotier scolaire, même s'il ne tape peut-être pas toujours là où il faudrait ? Car souvenons-nous, les dernières élections régionales. L'énergie déployée par le CDH pour s'emparer, enfin, du maroquin de l'enseignement en Communauté française (aujourd'hui, Fédération Wallonie-Bruxelles) ! L'intense bataille, l'obscure négociation. On allait voir ce qu'on allait voir : les grands projets, les grandes idées, les grands changements... Trois ans plus tard, le bilan est bien maigrichon. Entre-temps, les parents ont dormi dans la rue, les inégalités sociales se sont creusées, c'est la misère un peu partout.

Mais il serait bien sot d'en imputer la responsabilité au seul parti de Benoît Lutgen. Trop facile. Il suffit de regarder dans le rétroviseur. Car il en va de l'enseignement comme de la plupart des matières aujourd'hui, nos politiques sont dépassés. La vie sociale, économique, sociologique va bien plus vite que toutes leurs lois. Et il ne suffit pas d'ériger les bons sentiments en projets politiques, de se couler dans une molle résignation à la moyenne pour résoudre des problèmes endémiques. Il faut tout revoir, tout dépoussiérer, tout réinventer, mais sans jeter pour autant le bébé avec l'eau du bain. Agir plutôt que réagir, en finir avec le sauve-qui-peut de réformes bâclées, déterminer des caps tout en collant à la souvent triste réalité du terrain. Un gigantesque chantier qui exige de se libérer d'une camisole mentale pour innover. Car les cancres d'aujourd'hui seront les déclassés et les révoltés de demain. La culture insidieuse de la médiocrité, l'illusion égalitaire des individus n'y pourront rien. Au contraire, elles sont de bien piètres planches de salut. Pour ce genre de stratégies, il faut tout sauf des manchots ; demain, peut-être ?

Christine Laurent

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