Affaire Trullemans : l'ère du motus et bouche cousue ?

23/05/13 à 07:59 - Mise à jour à 07:59

Source: Le Vif

Révolte citoyenne contre la bien-pensance. L'affaire Trullemans révèle un profond malaise d'une bonne partie de la population et le fossé qui s'est creusé avec les élites politiques autour des questions de l'islam et de l'intégration. Le politiquement correct - surtout de la gauche - est fustigé sur les réseaux sociaux. A tort ? A raison ?

Affaire Trullemans : l'ère du motus et bouche cousue ?

© Image Globe

Gros beauf pour les uns, chevalier blanc de la liberté d'expression pour les autres. Luc Trullemans a électrisé les conversations de bar et de bureau, avec la fulgurance d'une comète. Et ce n'est sans doute pas fini, vu le bras de fer entamé avec RTL-TVi à qui l'ex-Monsieur Météo réclame 500 000 euros de dommages pour calomnie et diffamation. Au-delà de la vanité de ses propos sur Facebook, de la récupération politique par le Parti populaire ou des invectives stériles répandues à son encontre sur les plateaux télé, l'"affaire Trullemans" laissera des traces.

Elle est révélatrice d'un malaise qui touche une partie suffisamment importante de la population pour qu'on se penche avec diligence sur le corps malade. Lorsqu'une société se déchire autour du "intégrez-vous ou dégagez !" lancé en pâture sur un réseau social par une vedette de la télé à l'encontre des musulmans, il y a urgence. Peu importe la crudité du langage : après tout, le "casse-toi pauv'con" présidentiel français n'était pas plus raffiné. C'est le ton d'une époque. Peu importe même les destinataires du message : en d'autres temps, Trullemans aurait sans doute fustigé les immigrés d'une autre vague. Plus préoccupant est la suspicion que tout cela laisse planer sur la réalité d'une démocratie. La nôtre.

Le diagnostic ? De très nombreux Belges se sentent de plus en plus largués par les politiques, les médias, les intellectuels... Ceux qui embrassent la cause Trullemans soutiennent moins le "martyr" du grand patron de RTL-TVi, qui a impérieusement tourné le pouce vers le bas, que la victime du politiquement correct. C'est l'image du bâillon qui les irrite le plus et a provoqué leurs coups de sang sur la Toile.

Le constat est douloureux : la frustration de nombreux citoyens remet en cause le discours et l'action politiques sur ce sujet sensible. Un énorme fossé s'est imperceptiblement creusé, désormais révélé au grand jour par les réseaux sociaux. En quittant le débat de la RTBF, où il avait bataillé ferme contre Mischaël Modrikamen (PP), le sénateur Philippe Moureaux (PS) tweetait : "J'ai eu le sentiment qu'on allait revivre le vieux concept nauséabond du pays réel contre le pays légal." Le fantôme de Charles Maurras se réveillerait-il ? A qui la faute ?

Dans les commentaires de soutien à Trullemans sur Internet, le PS a souvent été pointé du doigt. Angélisme de gauche ? "Il faut bien le reconnaître, on sent qu'à gauche, il y a des difficultés à parler des questions d'intégration", constate le sociologue de l'ULB Andréa Réa ; Angélisme de l'antiracisme ? Dans son billet radiophonique hebdomadaire (La Première), le philosophe François De Smet semblait se réjouir : "La lutte contre les discriminations est enfin en train de sortir de son ère bobo, axée de manière prépondérante sur une logique d'interdiction." Dans sa ligne de mire : la lutte contre le racisme, embourbée dans une ornière moralisatrice et décalée. Docteur en philosophie et collaborateur au Centre Jean Gol, Corentin de Salle pousse la critique encore plus loin. Il dénonce "le déni de réalité, l'aveuglement volontaire et la production d'un discours formaté et hypocrite" de la part des politiques, la gauche en tête.
Si l'affaire Trullemans a une vertu, c'est celle de la prise de conscience : il est crucial de mener le débat de l'intégration jusqu'au fond, sans aucun tabou. D'autant que, dans ce climat d'insécurité accrue provoquée par la crise, la tendance au repli sur soi se renforce redoutablement. Mais, à ce débat, il faut convier tous les interlocuteurs. Les musulmans aussi, bien entendu. Sur Internet, ils ont d'ailleurs déjà commencé à donner la répartie au météorologue tempétueux.

Ainsi sur le blog firasa.be : "La critique de l'islam n'est pas interdite, tout comme le débat, à partir du moment où on laisse ses préjugés, son sentiment de toute supériorité, son ethnocentrisme au vestiaire." Ou dans la lettre signée Rahima Bendali, publiée par La Libre et reprise sur de nombreux blogs : "Vous avez dit : ''Intégrez-vous ou dégagez.'' Moi je dis : ''Intégrez-nous au travail, intégrez-nous dans vos quartiers chics, intégrez-nous dans vos banlieues''. L'intégration réussie est l'intégration réciproque."

Aujourd'hui, le débat bouillonne sur la Toile. Il est désordonné, souvent acrimonieux, rarement respectueux. Les politiques en sont spectaculairement absents. Obsédés par le round électoral à haut risque qui les attend l'an prochain, ils craignent de se brûler les doigts et se calfeutrent dans l'attentisme. Ils auraient pourtant tort de laisser passer l'occasion ou de sous-estimer l'importance de l'électorat exaspéré par le politiquement correct. Il y aura d'autres Trullemans. Et toujours un Modrikamen au coin du bois. Le risque est bien plus grand de ne rien faire.

Le dossier dans Le Vif/L'Express de cette semaine, avec :

- Andréa Réa, sociologue à l'ULB : "On retrouve la même logique que dans les années 1930"
- Corentin de Salle, docteur en philosophie et collaborateur au Centre Jean Gol : "Le problème, ce n'est pas l'islam, mais les politiques publiques"
- Marc Swyngedouw, professeur de sociologie politique à la KUL : "L'ethnocentrisme est proportionnellement aussi important chez les Flamands que chez les francophones"
- Baptiste Campion, docteur en information et communication à l'UCL : "Sur les réseaux sociaux, ce n'est pas le peuple qui parle"
- Jérôme Jamin, politologue à l'ULg : "Les gens pensent que les élites cadenassent le débat"

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