Jan De Meulemeester
Jan De Meulemeester
Journaliste politique pour la chaîne de télévision flamande VTM
Opinion

20/05/14 à 11:04 - Mise à jour à 11:04

À 4 heures du matin sur leur vélo d'appartement: ces accros au sport de la rue de la Loi

Jan De Meulemeester, journaliste politique à la chaîne flamande VTM, a senti une odeur de salle de gym à la rue de la Loi. Il a donc décidé d'interroger plusieurs politiques à ce sujet. "Je trouve cela surprenant. Il y a beaucoup de machisme dans cette tendance : me voilà, regardez-moi, moi votre leader viril".

À 4 heures du matin sur leur vélo d'appartement: ces accros au sport de la rue de la Loi

© Belga

"Je ne dors que quatre heures par nuit. Et pourtant, je ne suis pas fatigué. Je vis d'adrénaline". La phrase est d'un président de parti flamand. Pour réussir dans la politique de haut niveau, il faut un corps solide. "Mais le contrecoup viendra, après les élections". La culture physique qui règne rue de la Loi est unique. Elle exige davantage que ce que les acteurs principaux admettent eux-mêmes. Et en même temps, le corps joue un rôle important en marketing politique. "Incroyable, ce Kris Peeters, comme il rayonne".

Comme tous les emplois, la politique de haut niveau est une affaire physique, mais ici c'est comparable à du sport de haute compétition. Ceux qui n'ont pas de constitution exceptionnelle ne tiennent pas le coup. "Le principal facteur de succès de ma carrière est tout simplement ma santé: je ne suis jamais malade, je dors peu et je n'ai pas besoin de vacances" explique un ténor de parti. Et il ne boit pas d'alcool. "Une pure perte de temps" dit-il, stakhanoviste.

Physique fascinant

J'ai donc interrogé une dizaine de ministres et de présidents de parti sur leur physique. Surchargés de travail, comment dorment-ils, que mangent-ils, comment restent-ils en forme ? Ces entretiens m'ont appris qu'en politique de haut niveau, l'aspect physique est sous-estimé. Sous de nombreux rapports.

Anormal

La politique force certains politiques à adopter un style de vie plus éloigné de l'existence normale qu'ils ne semblent le réaliser eux-mêmes. Un ministre se lève tous les jours à 4 heures pour pédaler sur son vélo d'appartement pendant qu'il regarde les infos de la veille. Un autre a renoncé à souper. "Dans le temps, je mangeais à 23h30. Mais cela me faisait grossir. Maintenant, je ne mange plus. Je bois un verre de vin, et je vais me coucher".

Lors de négociations nocturnes, il arrive que le public soit témoin de cette discipline de fer. "Le premier ministre Verhofstadt était un as dans ce domaine" raconte un observateur expérimenté de la rue de la Loi. "Il restait alerte même après une bouteille de vin italien. L'écologiste flamande Magda Aelvoet n'en était pas capable. Pendant qu'elle dormait, les participants à la réunion d'à côté décidaient de fournir des armes au Népal. Cette négligence a signifié la fin de sa carrière. Et du parti Agalev".

"En fait, c'est une question d'organisation. Et surtout de rester en bonne santé". Il ne s'agit donc pas de talent ou d'envie. Un ancien vice-premier ministre s'estime chanceux : "Je dois beaucoup à un corps génétiquement très résistant. Je peux rester alerte durant des heures, même longtemps après le décrochage de la plupart des jeunes collaborateurs".

Sang

Le jogging est un phénomène récent de la politique flamande. Le ministre-président Kris Peeters, sa collègue du CD&V Hilde Crevits et le président de la N-VA Bart De Wever mènent littéralement le peloton. À l'étranger, l'ancien président Nicolas Sarkozy est également un adepte du jogging et le jardin de la Maison-Blanche est pourvu de la piste de marathon des derniers présidents américains.

En Flandre, la course cycliste est également populaire. Pensez à Guy Verhofstadt, Patrick Dewael, Alexander De Croo, Geert Bourgeois et Johan Van Overtveldt. Et tous sont déjà tombés. L'un poste une photo Instagram de sa blessure sanguinolente sur Twitter. Il y a quelques semaines, un autre me montrait sa clavicule irréparablement abîmée. "Sens un peu, quelle bosse".
Une ministre féminine qui n'aime pas le sport exprime son agacement : "Parfois, cela se transforme vraiment en culte du physique. "Je trouve cela surprenant. Il y a beaucoup de machisme dans cette tendance : me voilà, regardez-moi, moi votre leader viril".
D'autres ne comprennent pas comment leurs collègues planifient leur jogging quotidien. "C'est qu'ils ont beaucoup de temps" dit un ministre en riant. Un jogger fervent dément le caractère récréatif de ses kilomètres parcourus : "Si je ne le fais pas pendant deux semaines, je fonctionne moins bien. Il faut que je me fatigue physiquement, pour me sentir plus éveillé". Le jogging dans le parc royal servirait donc les intérêts du pays.

Le jogging sert aussi le marketing politique. Le "No Sports" de Winston Churchill, gros ventre et cigare à l'appui, est bel et bien révolu. Elio Di Rupo et Kris Peeters, nos deux chefs politiques principaux, sont tous deux remarquablement minces et en forme malgré leur âge moyen. "Le corps de quelqu'un de vingt ans" a-t-on écrit sur le premier ministre en maillot de bain. Et qu'on soit pour ou contre cette exhibition indiscrète, la description de ses caractéristiques physiques exprimait autant de surprise latente que d'admiration.

Invincible

Toutefois, un certain tabou semble toujours régner autour de la faillibilité du corps politique. Lorsque Bart De Wever s'est retrouvé à l'hôpital, son parti a communiqué qu'il s'agissait d'une affection qui pouvait toucher tout le monde "qui n'avait rien avoir avec l'agenda chargé du président-bourgmestre".

Le club

Le talent et l'ardeur au travail ne suffisent pas pour bien fonctionner au plus haut échelon politique. Il faut également être béni d'une endurance physique supérieure à la moyenne. Même si cela paraît évident, on peut aussi retourner ce raisonnement : le club de présidents et de ministres est réservé presque uniquement à ceux qui sont particulièrement solides et en bonne santé. Il s'agit d'une qualité partiellement génétique qui n'est pas donnée à tout le monde. C'est un critère de sélection invisible, mais important : the survival of the fittest (Survie du plus apte).

Nos partenaires