14-18 : les non-dits flamands du Centenaire

01/11/13 à 10:10 - Mise à jour à 10:10

Source: Le Vif

La Flandre politique ose biffer le rôle de la Belgique de ses commémorations de la Grande Guerre. Une belle imposture historique. Obtenue en écartant les historiens, "empêcheurs de flamandiser en rond".

14-18 : les non-dits flamands du Centenaire

© Image Globe

Le coup d'envoi du centenaire de la Grande Guerre est planifié le 4 août prochain, date anniversaire de l'invasion du pays par les armées allemandes. A neuf mois du jour J, l'heure est à la mobilisation générale. Le pays a rendez-vous, pour quatre ans, avec une des pages les plus tragiques de son Histoire. Légère contrariété : la Belgique fédérale d'aujourd'hui est à des années-lumière de la Belgique unitaire d'il y a cent ans. C'est en ordre dispersé que les Belges abordent l'échéance: Flamands, Wallons, Bruxellois, germanophones, tous auront à coeur de marquer leur territoire. Il y a dans l'air "une petite guerre pour la Grande Guerre", relève Annelien Noppe, jeune historienne tout juste sortie de l'université de Gand, qui a planché sur le sujet.

Depuis 2007, les autorités flamandes sont sur la brèche. Elles ont d'emblée annoncé la couleur. Intégralement noir-jaune. Ambition avouée : positionner la Flandre sur la carte du monde comme destination phare d'un tourisme de guerre. Gros investissements financiers, belle offensive diplomatique : le nord du pays a sorti le grand jeu pour faire de ce centième anniversaire de la Première Guerre une vitrine tout à sa gloire. Son coeur de cible est tout trouvé : les "Flanders Fields".

Ce battage mené avec tant empressement a fini par devenir suspect, ailleurs dans le pays. Et si la Flandre usait et abusait du centenaire de la Grande Guerre pour faire la promo de sa seule identité ? Sur papier, rien ne vient étayer le soupçon. Le centre d'études du PS a mené sa petite enquête. Jean-Lefèvre, historien-archiviste de l'Institut Emile Vandervelde, n'a soulevé aucun lièvre : "Les documents provenant du gouvernement flamand et de ses différentes composantes n'insistent jamais sur l'importance du conflit comme vecteur du nationalisme flamand. L'objectif premier du gouvernement flamand est de promouvoir la Flandre à l'étranger." En effaçant purement et simplement la Belgique.
Sacrée performance. A mettre d'abord au crédit de Geert Bourgeois. Sous sa casquette de ministre régional du Tourisme N-VA, il est l'homme à la manoeuvre depuis le début. Et donc : "Le ''cadre belge'' des projets de commémorations flamands est complètement gommé, à croire que la Belgique n'existe plus, constate Jean Lefèvre. On peut se demander si, en ne faisant aucune référence à la Belgique et son histoire, le gouvernement flamand ne contribue pas, consciemment ou non, à répercuter les idées nationalistes flamandes."

Dans sa hâte, le monde politique flamand en oublie même ce qui paraît aller de soi : offrir une grande leçon d'histoire. Bruno De Wever, spécialiste du nationalisme flamand à l'université de Gand : "Le front de l'Yser a été naturellement très important durant le conflit, mais la situation en Belgique occupée l'était tout autant, sinon plus. C'est ce qu'auraient souligné les historiens, s'ils avaient été consultés." Précisément : ils ne l'ont pas été. Sans la moindre explication, le gouvernement flamand (CD&V/N-VA/SP.A) a décidé de se passer de leurs services. Pas de comité scientifique pour baliser le cadre officiel des commémorations, aucun historien admis au sein du Comité organisateur.
Le pouvoir politique flamand aime décidément jouer cavalier seul. Cela laisse Bruno De Wever songeur : "C'est remarquable. La Flandre est la seule entité du pays à se passer ainsi du concours des historiens pour ses commémorations."

Or, "les soldats belges ne se battaient pas en premier lieu pour la paix, mais pour défendre leur patrie. Ils sont souvent tombés par patriotisme belge." Patriotisme belge ? "Horresco referens, j'en frémis d'horreur en le disant", ironise l'historien, aussi versé en citation latine que son frère et président de la N-VA. Les paris sont pris : "Les chances d'apprendre cela durant les commémorations flamandes sont faibles."

Le dossier "L'Histoire manipulée" dans Le Vif/L'Express de cette semaine

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